Blog mars-lab

BILLET DU MOIS

Travail : osons le numérique !

Desk-farmer, dresseur d'IA, redac' chef-ville, dataguard ou croque-mort numérique. Ces libellés paraissent obscurs voire abscons, pourtant ce sont quelques-uns des jobs de demain : certains existent déjà, d'autres sont en pleine gestation dans les espaces de co-working. C'est justement dans l'un de ces derniers - le Liberté living lab pour ne pas le nommer, en plein "Silicon Sentier" à Paris - que j'ai pu assister fin novembre à la présentation de ces nouveaux emplois, l'espace de 3 jours. Le clou de cet événement (orchestré de main de maître par le “Bureau des Possibles“) : la mise en scène par des lycéens de ces métiers de demain. Fraîchement quinqua depuis juin dernier, j'avais l'air d'un dinosaure dans cette assemblée dont la moyenne d’âge ne devait pas dépasser 25 ans.  Mais ce que j'ai y vu et vécu m'a émerveillé et rempli d'espoir quant à l'avenir de ces jeunes, et même osons le mot, de l'humanité.

Époque de disruption

Oui carrément de l’humanité, j’ose le mot. Car nous vivons une époque de disruption, comme aiment à le dire les philosophes branchés et les politiques en mal d’idées programmatiques. Disruption, kesako ? “Accélération de la société qui génère une perte de repères chez l’individu“, me répond mon moteur de recherche favori. Eh oui : quand je veux approfondir mes connaissances, désormais je le fais depuis mon ordinateur ou mon smartphone. Ce qui parait une évidence pour les plus jeunes est une nouvelle façon d’appréhender le monde pour les gens de ma génération et toutes celles d’avant. Revenons deux décennies en arrière, à ce temps que les moins de 20 ans n’ont pas connu, où échanger avec une intelligence artificielle relevait de la science-fiction.

Quand le numérique révolutionne l'accès aux savoirs

Pour rechercher la définition d’un mot, il fallait aller dans la bibliothèque (espace de la maison plein d’étagères où étaient entreposés des centaines, voire des milliers de livres), prendre le dictionnaire ou mieux l’encyclopédie quand on voulait avoir une information plus détaillée. Quand on n’avait pas les moyens d’avoir de livres ni de bibliothèque personnelle, on allait à la bibliothèque municipale ou universitaire si on était étudiant. Ce qui ne prend que quelques secondes aujourd’hui – une requête dans un moteur de recherches – prenait au mieux quelques dizaines de minutes (ouvrir l’encyclopédie), au pire la journée (aller à la bibli, faire la queue pour demander des livres sur le sujet, prendre des notes manuscrites sur place et faire quelques photocopies, rendre les livres, retourner à la maison…). Le numérique a véritablement révolutionné l’accès aux savoirs en diminuant le temps d’accès à l’information tout en l’ouvrant au plus grand nombre.

Quand le numérique s'immisce dans les gestes du quotidien

Mais il y a mieux : désormais, on peut presque faire tous les gestes du quotidien depuis son terminal numérique (ordinateur, tablette, smartphone ou TV connectée). Lire son journal en écoutant de la musique sans aller au kiosque ni même à la FNAC, voir le dernier blockbuster hollywoodien depuis son salon en faisant ses courses de la semaine, prendre en direct des nouvelles de son oncle d’Amérique via une application conversationnelle son et image, publier les photos de la soirée du nouvel-an sur son site de réseau social favori dans l’Uber qui nous ramène, sans oublier de faire envoyer des fleurs aux hôtes qui nous ont si gentiment reçu… Les services numériques se multiplient à une telle vitesse que la société a profondément changé, pour le meilleur comme nous venons de le voir, mais aussi pour le pire, voyons pourquoi.

Quand le numérique... menace nos emplois ?

Le kiosquier s’inquiète pour son emploi, tout comme les journalistes qui voient les tirages des journaux fondre comme la banquise du Pôle Nord sous l’anticyclone. Idem pour les artistes et leurs maisons de disque dont le métier a été complétement bouleversé, sans parler de leurs distributeurs. Pour les salles de cinéma et des loueurs de films, c’est itou. Et je ne parle même pas des géants de la photo qui ont disparus parce qu’ils n’ont pas su saisir le tournant numérique. Quant aux chauffeurs de taxi, ils s’énervent suffisamment régulièrement contre les avancées fulgurantes des plateformes web pour qu’on ait forgé un nouveau terme, celui “d’uberisation“, à partir du nom de l’un des “pure players“ du domaine, créé il y a moins de 10 ans ! Ce néologisme cristallise toutes les craintes de ceux qui voient le monde changer si vite du fait des évolutions qu’apporte la disruption numérique qu’ils en voient leur emploi bouleversé, voire menacé. “Accélération de la société qui génère une perte de repères chez l’individu“ : nous voilà au cœur même de la disruption, là où aucun emploi ne semble préservé.

Exercer son sens critique...

En période de disruption, - car nous n’en sommes pas à la première d’où ma référence supra à l’humanité - il faut faire preuve de sens critique. Certes, les disruptions sont sources de progrès utile pour l’humanité mais elles peuvent faire basculer cette dernière dans les pires horreurs. Concept formalisé il y a 2500 ans par les Grecs, le sens critique est ce que Kant appellera quelques 2300 ans plus tard le discernement, à exercer prudemment avec sa raison. Pourquoi faire preuve de sens critique ? Car quand bien même les disruptions sont le fruit de tentatives novatrices – technologiques,  sociologiques, politiques – qui amènent du progrès pour les hommes, elles riment aussi hélas avec “tentations“. Tentation du repli communautaire et idéologique comme en 1933, avec comme bras armé les nouveautés technologiques de l’époque, le Zyklon B ou la bombe A : une décennie plus tard, la disruption de cette première moitié du 20° siècle avait provoqué 50 millions de morts.

Emploi vs travail : tentatives ou tentations ?

Pour éviter que la disruption du moment ne rime pas trop avec de malfaisantes “tentations“, chacun doit se lancer dans des tentatives novatrices pour réinventer son travail, avec discernement, ce qui contribuera à changer positivement la société. Car la question n’est pas de se demander si le numérique va impacter son emploi mais quand. C’est le meilleur moyen de se préparer aux bouleversements à venir. Ceux qui ont vu le documentaire “Demain“ ont découvert certaines de ces tentatives nouvelles de réinventer son travail et par truchement la société, comme je les ai vues avec ces lycéens au Liberté living lab. Grâce au numérique, certaines de ces tentatives parviennent à concrétiser un concept cher à Aristote, l’autarcie économique ; en se réappropriant leurs outils de production ou leur monnaie, certains parviennent déjà avec leur communauté à vivre en autosuffisance, qu’elle soit alimentaire, énergétique ou politique. Plutôt que de faire contre le numérique, ils ont fait avec…

De l'audace, toujours de l'audace !

L’avantage d’être quinqua, c’est que l’on a de l’expérience à partager. Il y a 20 ans, le numérique en était à ses premiers balbutiements. Recruteur, je voyais les risques et avantages que cela apportait à mon métier. J'ai alors commencé à réfléchir à la création d’une start-up. Pourtant, je n’étais en rien un kador du numérique. Je me suis associé avec un ingénieur informaticien de 57 ans et 2 ans plus tard, je créai ma première société, avec tous les risques que cela supposait. En effet, je lâchai un CDI confortable avec une rémunération qui tombait tous les mois. J’ai préféré la tentative de la nouveauté que la tentation du repli. Bien m’en a pris : je me suis bien plus épanoui professionnellement que lorsque j’étais salarié. Cela ne s’est pas fait sans efforts ni sacrifices, mais le jeu en valait vraiment la chandelle.

Réinventer son travail, c'est possible !

Mon expérience n’est évidemment pas isolée ou inédite, elle montre que pour réinventer son travail il faut de l’audace plus que de la compétence technique, comme le disait Sénèque : “ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, mais parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles“. Comme le montre le dossier du mois, les choses bougent collectivement, au-delà des cas de travailleurs individuellement audacieux : des tentatives novatrices s’initient au sein de grandes entreprises, elles montrent que les visions du monde se renouvellent et que le travail se réinvente aussi dans des structures vieilles de plusieurs décennies, sans qu’il soit besoin de fonder de start-ups à tour de bras.

Se réinventer soi-même, la plus belle oeuvre qu'il soit...

La disruption numérique, ce n'est pas une question de jeunes contre vieux, de modernes contre anciens ou de ringards contre branchés. C’est une question d’état d’esprit, d’ouverture sur le monde et les autres, d’anticipation des changements et de stimulation de sa créativité. C’est vivre pleinement le présent, conscient de l’avenir en mutation ; cela nécessite de faire l’effort de remettre en cause sa vision du monde et de ne pas être dans l’illusion que les solutions viendront, comme toujours, du passé, avec les mêmes recettes. Plus que jamais, il faut compter sur soi pour se réinventer soi-même, personne d’autre que nous ne le fera à notre place ; le numérique peut nous y aider, car il offre des opportunités inédites qu’il serait dommage d’ignorer ; il y va de l’avenir de chacun et même, osons le mot, de l’humanité.

Pierre-Eric SUTTER

DOSSIER DU MOIS

Chasser les gaspi au travail ça peut rapporter gros !

Conjuguer les performances économique, sociale et environnementale plutôt que les juxtaposer : c’est le pari que M. Martinez, Directeur de l’environnement de la Société Générale est en train de gagner. Et ça rapporte : 26 Millions d’Euros net par an ! Chez Enedis (ex-ERDF), c’est l’équivalent d’1,2 million d’arbres par an qui ont été sauvés grâce aux éco-gestes des salariés, dixit M. Aaron, chargé de mission développement durable. Qu’une banque et un gestionnaire de réseau de distribution d’électricité aient fait de la chasse aux gaspi – i.e. diminuer l’impact de leurs activités sur l’environnement et/ou accroître les économies d’énergie – une politique qui s’inscrit concrètement dans leurs comptes de résultat montre un véritable changement de paradigmes : les politiques RSE/environnementales des entreprises soumises aux lois NRE et Grenelle (qui les obligent à publier des rapports sur de telles politiques) ne seraient plus des “gadgets“ coûteux mais un business rentable contribuant à la performance globale des entreprises et, par-delà, à l’environnement, sans oublier le sens du travail procuré aux salariés.

Performance globale : conjuguer l'économique et le social plutôt que les opposer

Ces deux exemples, détaillés ci-après, prouvent par les faits qu’il est possible de créer un cercle vertueux concret qui conjugue les performances économique, sociale et environnementale, ce que le concept de performance globale théorise. Rappelons d’abord en quelques mots ce concept. La notion de performance globale de l’entreprise s’appuie sur celle du développement durable qui a émergé durant les années 1970. Elle consiste à prendre en compte l’approche économique dans ses rapports avec les aspects environnementaux et soci(ét)aux. Son axiome : une performance économique ne peut être pérenne et durable que si elle prend en compte les performances sociale et environnementale.

Naissance du développement durable, 30 ans déjà !

En 1987 est publié le rapport Brundtland, fonds baptismaux du développement durable. Ce rapport, officiellement intitulé “Notre avenir à tous (Our Common Future)“, a été rédigé par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l‘ONU, présidée par la norvégienne Gro Harlem Brundtland qui lui a donné son nom. Y est utilisé pour la première fois l'expression de “sustainable development, traduit en français par “développement durable“, définie comme : “un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de besoins, et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir“.

...30 ans et pourtant, les progrès sont encore devant nous...

En clair, il faut apprendre à consommer avec modération - en fonction de besoins qu’il faut apprendre à maîtriser - sans puiser au-delà de ce que les ressources de la planète peuvent offrir - ni menacer ces ressources par des externalités négatives (pollutions, etc.). Quand on sait qu’en 2016 la consommation mondiale a brûlé dès le mois d’août les ressources annuelles qu’offre la planète, l’humanité a encore des progrès à faire pour équilibrer besoins humains et ressources environnementales.

Développement durable + SocGen = 26 M€ !

Comment une banque en vient à gagner 26 millions d’Euros par an en chassant les gaspi ? Avec du temps et de la persévérance, mais aussi la légitimité du COMEX. “En 2008, le Comex SocGen avait décidé d’un plan sur 4 ans pour être neutre en carbone, explique M. Martinez de la Société Générale. On m’a confié la mise en œuvre de ce plan consistant en l’achat de crédits carbone pour compenser l’empreinte carbone du groupe ; ces crédits étaient payés par les filiales ou les lignes métier en fonction de leur part dans le profil carbone du Groupe. Par exemple, une filiale émettant 50.000 tonnes de CO2 (besoins en électricité, déplacement professionnels, achats de papier...), devait payer le montant des crédits correspondant aux 50.000 tonnes.

De l'empreinte carbone globale aux crédits-carbone locaux

Avant d’engager leurs projets, les entités internes de la SocGen devaient s’engager à faire des économies d’énergie à partir de leur empreinte carbone, ce qui n’a pas été sans difficultés. J’achetais les crédits-carbone de cette filiale selon certains critères (géographiques, qualitatifs…) qui déterminait le prix à payer. Je négociais les contrats et je le faisais signer par le CEO de la filiale qui devait les intégrer dans ses coûts ; évidemment, ce n’était parfois pas de gaîté de cœur que les CEO signaient, mais comme c’était porté par le COMEX, ils ne pouvaient pas faire autrement…

Un bilan intermédiaire mitigé

L’objectif du COMEX était clair : “mettre en place un système qui responsabilise les lignes métiers sur leur impact environnemental ». Par ailleurs, des plans d’actions étaient demandés pour réduire les consommations d’énergie dans les bâtiments et dans le secteur de l’informatique, réduire les déplacements professionnels ou la consommation de papier, et ainsi atteindre l’objectif de réduction des émissions de carbone que le COMEX avait fixé. Bon an mal an, ce système coutait plus qu’il ne rapportait à la SocGen : même si les objectifs ont été atteints, l’achat des crédits carbone n’a pas incité les entités à faire de véritables efforts et percevaient celui-ci comme une taxe sans bénéfice pour elles directement.  Le bilan était plutôt vu comme un résultat négatif.

La responsabilisation des acteurs à partir des comportements de base

Comment la politique environnementale de la SocGen est-elle devenue rentable ? “On a fait évoluer le système en 2012. J’ai proposé au COMEX de créer un fonds finançant les initiatives internes d’efficacité environnementale à travers les montants collectées par la taxe carbone qui a été pérennisée. Cela a été une grande victoire : on a arrêté de déresponsabiliser les acteurs internes ; on s’est investi dans de réelles économies d’énergie s’appuyant sur de vrais comportements, issus de la base. Tout l’enjeu consistait à initier de nouveaux comportements au niveau de chaque salarié“ précise M. Martinez. Quand les pôles ont compris qu’ils pouvaient récupérer via le fonds d’efficacité environnementale ce qui leur coûtait cher en dépenses, ils ont entrepris une véritable chasse aux gaspi énergétiques en incitant leurs collaborateurs à les identifier, à leur niveau, au quotidien.

L'incitation par la prime à la chasse aux gaspi

Depuis 2012, le jeu en vaut vraiment la chandelle. “On a co-construit les règles avec les opérationnels. Pour dynamiser la chasse aux gaspi, on a imaginé de récompenser les meilleures initiatives d’économie environnementale via la mise en place d’un prix d’efficacité environnementale. On propose de rembourser le coût de l’investissement environnemental (plafonné à 200.000 Euros), on a également introduit cette année un  vote des collaborateurs à travers le monde pour désigner la meilleure initiative : nous avons comptabilisés plus de 8.000 votants !“ s’exclame M. Martinez. La récompense n’est octroyée que lorsque l’initiative a réellement été mise en œuvre. Les porteurs d’initiatives ne présentent pas un projet hypothétique mais des actions concrètes qui fonctionnent, avec des indicateurs chiffrés à la clé et des preuves tangibles (factures…). “Maintenant le système est bien huilé puisqu’il génère 26 Millions d’euros d’économies annuelles en moyenne depuis 4 ans, sachant que le montant du fonds distribué est de 3,2 millions d’euros par an“ précise-t-il.

Faire du développement durable son métier, c'est possible !...

Les enveloppes distribuées sont données et intégrées en début d’année dans les budgets des pôles ce qui permet de l’utiliser pour d’autres projets plus embryonnaires. C’est même devenu un outil de management motivationnel : “grâce à ces enveloppes, un salarié d’une filiale qui a été récompensé une première année a utilisé le budget supplémentaire grâce aux montants reçus en début d’année pour mettre en place d’autres initiatives, plus nombreuses d’années en années. Il a obtenu une telle reconnaissance sur ces sujets que ses managers le laissent passer plus de temps à faire de l’innovation environnementale que son métier de base !“ jubile M. Martinez. Le secret de cette réussite ? “Eviter de brusquer les cultures, de croire qu’on est le sachant ou l’écolo punitif intégriste. Pour que ça marche, il faut démontrer que c’est un gain, pas une contrainte“.

Lire le cas Enedis en page 2.

LES EVENEMENTS

Evènements     Formation « Prévenir le burn-out au travail »

Evènements     Inscription débat du 10/05/2016 à 17h30 – Regards croisés sur la prévention du burn-out : aspects juridiques et psychiques (entrée libre)

Evènements     Inscription conférence « Travailler sans s’épuiser » du 22/06/2016 à 19h00 (entrée libre)

Evènements     Conférences

Evènements     Les débats de la performance sociale

Evènements     Pré-inscription à un évènement

PUBLICATIONS

Article gris     La performance, autrement : créer de la valeur (économique) par les valeurs (sociales) – Par Pierre-Eric Sutter

Article scientifique     Mesurer le risque social en entreprise. Le modèle de la réluctance socio-organisationnelle

Article scientifique     L’emploi atypique n’est pas forcément synonyme de mal-être accru au travail. L’exemple du type de contrat de travail en France – Par S. Baggio et P-E. Sutter

Livre blanc     Livre blanc sur la performance sociale au travail