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BILLET DU MOIS

1er mai, faites du travail, pas de la violence!

1er mai, faites du travail“ : ce jeu de mots est médiocre, j'en conviens. Mais dans le contexte actuel de contestation au projet de loi El Khomeri et de raréfaction de l'emploi (façon politiquement correcte pour dire que le taux de chômage n'a jamais été aussi élevé), je me suis dit qu'en ce jour symbolique de fête du travail de l’année 2016, ça méritait bien d'aller faire un tour place de la République pour rendre visite aux "Nuit Debout".

C'est ma première visite (il faut dire que la nuit je dors car j'ai la chance d'avoir un travail le jour) et je suis déçu, je suis arrivé trop tôt. La place est quasi déserte ; il n'y a guère que "Radio Debout" qui est active, avec un sujet relatif aux “violences policières“ (sic), en duplex avec les représentants du mouvement sur Toulouse. Pas de commissions aux débats passionnés, pas de diatribes enflammées pour argumenter sur (contre?) le projet El Khomri, comme je m’y attendais. Je me raisonne en me disant qu'avec mes réflexes de travailleur diurne j'ai pris mes désirs pour des réalités, pensant naïvement que les participants seraient en pleine action. “Mais sot que je suis!“ me dis-je en mon for intérieur, “qui dit nuit debout suppose ‘jour endormi’, il faut bien que ces gens-là récupèrent!“  Par chance il fait beau, même si le fond de l'air est frais. J'avise une brasserie aux abords et m'installe sur sa terrasse ensoleillée en espérant que la place va s'animer.

Nuit Debout, mai 68: même combat?

En buvant mon café, mon esprit vagabonde. Je repense aux médias qui ont parlé du phénomène Nuit Debout ; je ne peux m’empêcher de le rapprocher des événements de mai 68. Génération X, j’étais trop jeune pour y participer mais ils ont bercé mon enfance. Mai 68, c'était les Trente Glorieuses, le plein emploi, l'économie de la France n’était pas encore mondialisée ; le gouvernement était de droite, le Président était un militaire, il n'y avait qu'une chaîne de TV, les rapports entre générations étaient hiérarchisés. En ce mai 2016, tout a radicalement changé. Changer désormais, ce n’est plus refaire le monde mais éviter de le défaire. Un mois de Nuit Debout après, ce n’est plus l'appel à la révolution qui prévaut, mais l’appel à la discussion. Ni d'interpellations de personnalités politiques à qui l’on a bien fait comprendre qu’elles étaient persona non grata. Plus d'idéaux utopistes mais une réflexion collective, en tension entre crispation nostalgique des avantages de “l'ancien-monde“, et les nouveaux usages du vivre-ensemble que le numérique est en train de modifier en profondeur.

Perdu dans mes rêveries, je n’ai pas vu que les débats ont commencé. Je me lève pour payer ma note, tandis qu’une voiture de police file à toute trombe, sirènes hurlantes. “Si j’avais un pavé, je leur enverrais !“ grommelle l’un des consommateurs assis derrière moi. Je me retourne ; il ne plaisante pas ; il a le regard mauvais, alors qu’il est tranquillement attablé avec 3 jeunes femmes et que la Police ne fait que son travail, en ce 1er mai. Je me dis que les fonctionnaires chargés d’assurer notre sécurité n’ont décidément pas la cote depuis la diffusion sur les réseaux d’une vidéo compromettante ; il suffit d’une brebis galeuse pour que tout un corps d’état en subisse les conséquences, hélas... Je traverse la route et rejoins le terre-plein central ; je tombe sur la commission “Economie“ en pleine effervescence.

Démocratie directe participative

Le débat que je prends en cours s’intéresse à l’opportunité du numérique pour fédérer les énergies et proposer une alternative citoyenne et collaborative au capitalisme. Le débat, fort intéressant, se développe autour d’une critique constructive des contradictions du capitalisme et de l'économie collaborative : limite de l'efficacité productive vs absence de financement lié à l'exploitation des biens communaux. Je frétille de plaisir à entendre ce débat non politisé plein d’intelligence et de respect des participants, même des plus farfelus ; tout le monde peut intervenir ou poser des questions, s’il a pris le soin de prendre la file d’attente (en notant son nom sur un registre). Tout le monde joue le jeu de la participation, sans débordement ni violence. Le public est jeune, attentif et calme. Les intervenants sur le devant de la scène sont plus âgés mais leurs témoignages sont pertinents et alimentent positivement le débat. Voici quelques verbatim entendus sur place.

“Il faudrait généraliser les plateformes d'initiatives citoyennes connectées en réseau ; cela permettrait de se laisser aller à la facilité du simple fait de mettre un bulletin de vote dans une urne. C’est plus concret même si c’est dur de s'y mettre : parler à ses voisins, cultiver bio ou faire du solidaire.“

“Il faut être objectif dans nos critiques du capitalisme et voir les limites de l'économie collaborative ; certes, le droit de propriété instauré par le capitalisme limite l'efficacité productive ; certes, on aimerait développer les biens communaux sans forcément générer des profits mais quid du financement de l’outil de production et les salaires ? (…) Poser la question du revenu universel sans celle de son financement - notamment en contrôlant ce que devient l'argent dans nos banques - est vain. Il y a des alternatives réussies au lien de subordination, par exemple les Scops“ suivent quelques témoignages convaincants.

“On peut déverrouiller des choses, comme cela s’est fait avec le logiciel libre via internet, parce que ceux qui s’y impliquent ne visent ni la détention de propriété ni le profit. (…) L'agroécologie a montré qu’elle pouvait avoir une productivité équivalente à l’agriculture l'industrielle, de plus comme elle ne recherche pas le profit elle est plus respectueuse de l’environnement.“

"Tout le monde déteste la Police": quand la Nation, violente, discrédite la République, intelligente...

Je reviens chez moi en fin d’après-midi, enchanté par ce bain de jouvence et de réflexion tranquille et collaborative. Toutefois en consultant mes emails, je tombe sur un tweet qui assombrit ma journée : “Tout le monde déteste la Police“. C’est signé BFM, qui n’est pas réputé pour faire dans la dentelle fine en matière d’analyse. Je surfe sur internet pour constater que les principaux médias confirment ce tweet. Le retour au réel est violent, décevant. Le traditionnel défilé des organisations syndicales, sensé fêter le travail, a été émaillé de violences ; 300 personnes cagoulées ou casquées ont attaqué les CRS sur la place de la Nation aux cris de “tout le monde déteste la Police“.

Je suis consterné. Je repense au client de ma terrasse, les nerfs à fleur de peau. Cette violence n’a évidemment rien à voir avec – ou contre – la loi El Khomri, elle tranche radicalement avec les débats bon enfant de la place de la République. La Nation violente, la République intelligente. La première qui discrédite la seconde : hasard des mots ou message prémonitoire, à un an des présidentielles ? Il suffit d’un flic mal luné pour que l’on mette dans le même sac tous ses collègues. Il ne faudrait pas que quelques casseurs mal intentionnés fassent déborder le vase du ras-le-bol de nombreux français ; français fatigués de ne pas être écoutés, de ne jamais pouvoir s’exprimer en République autrement que par leur bulletin de vote en se laissant séduire par les discours extrémistes, quels qu’en soit la tendance. Il ne faudrait pas que la Nation se laisse aller aux pires extrémités. La violence n’a jamais été la solution, comme l’histoire l’a montré à de nombreuses reprises, il faut sans cesse le réapprendre et le rappeler. Que Nuit Debout continue à inciter les français à adopter l'éthique de la discussion ; que Nuit Debout contribue à passer des discussions aux réalisations concrètes avec intelligence, en montrant qu'il est possible de le faire sans sombrer dans la violence aveugle.

Pierre-Eric SUTTER

DOSSIER DU MOIS

(Ré)inventer son travail, c’est possible !

Volet 1 - Numérique et travail : le changement, c’est vraiment maintenant !

En ces temps de tensions relatives au projet de loi El Khomri, les passions se déchaînent ; certains s’accrochent au passé et craignent de voir changer les repères auxquels ils se sont habitués. Pourtant, plus que jamais, la seule chose qui ne change pas, c'est que tout change. Alors qu'au sortir de la seconde guerre mondiale l'Occident se rêvait un monde stabilisé après un demi-siècle de crises et de guerres quasi permanentes, le monde du 21° siècle se vit en un perpétuel mouvement d'accélération.

Cette accélération, rendue possible par le numérique, est le signe que le marché, l'entreprise, le dirigeant, le corps social, l'organisation syndicale, le salarié qui ne cherche pas à s'adapter à son environnement est voué à devenir un dinosaure en quelques années, voire en quelques mois. Notre part de responsabilité est grande : nous changeons l'environnement comme l'environnement nous change. Rien n'est jamais immuable, c'est la loi du vivant, même si l'être humain peut avoir l'impression qu'à l'échelle de son rythme certaines choses sont éternelles. Croire que le passé est là pour durer éternellement est une illusion dont il faut se départir pour éviter le pathos qui peut en découler. L'adaptation à l'environnement est inéluctable : c’est la loi du vivant, il faut s’y préparer.

Il est vrai que la courte époque des Trente Glorieuses a pu donner l'illusion que l'homme était sorti de l'immuabilité de cette loi d'adaptation du vivant. Or il n'en est rien. Le changement s'est emballé depuis le premier choc pétrolier de 1973 jusqu’à la disruption : alors que l'économie du 20° siècle semblait close, celle du 21° siècle évolue vers un mouvement d'ouverture dont les effets sont totalement globalisés en touchant particulièrement les aspects socio-environnementaux.

Alors que la seconde révolution industrielle s'était développée sur d'immenses conglomérats intégrés, maîtrisant tous les maillons de la chaîne de création de valeur afin de réaliser des économies d'échelle – de la fabrication de l'acier jusqu'aux prestations d'hôtellerie dans le secteur ferroviaire par exemple – l’actuelle troisième révolution industrielle s'organise autour de l'épine dorsale qu'est internet et le partage des savoirs que le réseau des réseaux sous-tend. Il n'est plus besoin, pour un producteur de biens ou de services, de s'appuyer sur des brevets et des organisations tentaculaires. Le particulier peut accéder à l'outil de production et en disposer via les ramifications d'internet et la culture du partage gratuit des connaissances mises à disposition qu'il peut agréger par lui-même.

Avec le numérique, le quotidien des travailleurs est ainsi en train de changer, radicalement : production, échanges avec les clients ou collègues, recherche d'emploi. Ce changement induit une reconfiguration de pans entiers d'activités de l'économie, supprimant des emplois, bouleversant les périmètres et rythmes de travail, générant même de nouvelles pathologies professionnelles – dont le burn-out n’est qu’une parmi d’autres –, ce qui peut induire des sources d’inquiétudes voire d’angoisse.

Mais par le même temps, il offre aux travailleurs des opportunités prometteuses : de nouvelles façons d'exercer leur métier, de créer de la valeur et de saisir des opportunités jusqu'ici inédites, bref de d’inventer ou de réinventer leur travail en exprimant leur personne comme jamais. Désormais grâce au numérique, tout individu peut reconfigurer son travail voire créer son emploi et l’exercer en toute liberté et indépendance, en phase avec ses désirs, ses motivations ou ses valeurs.

Pourtant il y a 20 ans à peine, les premiers balbutiements d’Internet n’étaient pas pris au sérieux, le réseau des réseaux était tout au plus perçu comme un gadget pour “geeks“ boutonneux. Depuis, tout se digitalise : la vague des Google, Apple et autre Facebook a déferlé dans le monde entier qui en moins de deux décennies est devenu un village global. Une véritable “net-économie“ a émergé : la troisième révolution industrielle est en route, certains économistes prédisent même déjà la mort du capitalisme.

Le numérique a tellement changé notre quotidien en à peine deux décennies, qu'on ne peut que s’interroger : comment travaillerons-nous d’ici 10 ou 20 ans? Peut-on dès aujourd'hui se préparer à changer son avenir professionnel? Peut-on inventer ou réinventer son parcours dès maintenant pour le choisir et ne plus subir les pathos du travail et rebondir?

Oui, plus que jamais ! Réinventer son travail est à portée de clic, quel que soit le domaine d'activités envisagé, celui de métiers manuels ou intellectuels, de production d'objets ou de services, que l’on reste salarié ou que l’on se lance dans la création d’entreprise. De nos jours, le travailleur peut envisager de créer son job de chez lui et diffuser depuis sa tablette ou son smartphone le fruit de son travail à ses congénères de la planète entière, au coût le moindre.

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LES EVENEMENTS

Evènements     Inscription débat du 10/05/2016 à 17h30 – Regards croisés sur la prévention du burn-out : aspects juridiques et psychiques (entrée libre)

Evènements     Inscription conférence « Travailler sans s’épuiser » du 22/06/2016 à 19h00 (entrée libre)

Evènements     Conférences

Evènements     Les débats de la performance sociale

Evènements     Pré-inscription à un évènement

PUBLICATIONS

Article gris     La performance, autrement : créer de la valeur (économique) par les valeurs (sociales) – Par Pierre-Eric Sutter

Article scientifique     Mesurer le risque social en entreprise. Le modèle de la réluctance socio-organisationnelle

Article scientifique     L’emploi atypique n’est pas forcément synonyme de mal-être accru au travail. L’exemple du type de contrat de travail en France – Par S. Baggio et P-E. Sutter

Livre blanc     Livre blanc sur la performance sociale au travail