Blog mars-lab

BILLET DU MOIS

Êtes-vous un “créatif culturel“ ?

Ca y est, c’est la rentrée avec son lot d’infos tourbillonnantes : Sarko présente sa candidature (lui qui avait juré ses grands dieux qu’il renoncerait à la politique s’il était battu en 2012) tandis que Macron tue le père (comme le précédent en son temps) en présentant sa démission à Hollande (qui se demande quand et comment il va annoncer sa candidature à la présidentielle) alors que Montebourg ne fait aucun mystère de la sienne ; Stooooop !...

S’échapper du syndrome “Un jour sans fin“

Vous avez cette désagréable sensation de déjà-vu comme si vous vous sentiez prisonnier du scénario qui fait tourner en boucle Bill Murray dans “Un jour sans fin“ ? Vous n’osez pas parler à votre entourage de la vacuité que représentent pour vous ces infos par crainte de vous retrouver isolé à la cantine ou ignoré à la machine à café ? Vous vous sentez de plus en plus seul dans ce monde de brutes et vous vous dites que la seule chose qui ne change pas c’est que rien ne change ? Vous rêvez de cultiver votre jardin comme Candide en vous essayant à la permaculture plutôt que de lire les 500 emails qui se sont accumulés dans votre ordi pendant les vacances ? Si vous avez répondu par l’affirmative à ces 4 questions, c’est que vous êtes probablement un “créatif culturel“, comme environ un tiers des français. Le pire, c’est que très certainement vous ne le savez pas comme la majorité d’entre eux ; c’était mon cas, du moins avant l’été.

La crise s’achève, vive la transmodernité !

Comme chaque année, la coupure estivale est pour moi l’opportunité de dévorer les livres que je n’ai pas le temps de lire durant l’année. Je me suis offert le luxe de m’attaquer à 3 énormes pavés, oscillant entre 350 et 700 pages environ. Et ce sont 3 pavés dans la mare des idées reçues et du politiquement correct : ils m’ont fait comprendre que non seulement j’étais moi aussi sans le savoir un créatif culturel mais aussi que le monde ne serait plus en crise de modernité ni même de post-modernité ; la crise s'achève, nous sommes en train d'entrer dans l’ère de la “transmodernité“, voyons comment.

Retrouver le contact avec le monde et son authenticité

Premier pavé d’abord : “Contact“, second ouvrage de M. Crawford, génial auteur du fameux “Eloge du carburateur“ ; le philosophe américain critique les “technologies de l’attention“ - tous ces media qui sont autant d’écrans au réel - qui captent notre attention : de la pub sur l’abribus à la suggestion publicitaire personnalisée dans Google en passant par la musique d’ambiance du restau japonais où vous allez quand vous en avez marre de la cuisine industrielle de la cantine. Crawford nous fait prendre conscience à quel point nous sommes détournés du réel, divertis (pour reprendre la formule de Pascal qui n’a jamais été aussi actuelle), sous prétexte de modernité. Il s’agit, pour (re)devenir authentique, de “retrouver le monde“ tel qu’il est pour soi et non pas tel qu’on nous le présente, le plus souvent avec des arrière-pensées commerciales.

Nos croyances, clé de notre développement… et de notre destruction ?

Deuxième pavé ensuite, “Sapiens“ de Harari, formidable épopée de l’histoire de l’humanité, revue sous l’angle de la coopération, qui nous vaudrait d’être l’espèce dominante. L’historien israélien soutient la thèse que notre capacité de coopérer à grande échelle (au niveau d’une nation comme d’une entreprise), bien au-delà des plus grands troupeaux d’animaux sociaux, serait due à notre faculté à croire en des artefacts qui n’existent que dans notre imagination : les dieux, les nations, l’argent ou les droits de l’homme. Il est surprenant pourtant d’y lire que l’homme n’aurait jamais été autant heureux qu’avant l’invention de l’agriculture, quand il était chasseur-cueilleur, études scientifiques à l’appui. Harari nous met en garde quant à l’accélération des technologies qui nous donne l’illusion de nous prendre pour des dieux et qui risque de détruire la planète après avoir éradiqué nombres d'espèces animales et végétales. Pour être authentiquement humain et en harmonie avec notre environnement, nous gagnerions à réinterroger nos croyances (en science, politique, économie ou technologie), pour mieux réorienter nos actes et nous garantir un avenir soutenable.

Changer de paradigmes pour sauver la planète… sans sacrifier le progrès ?

Enfin troisième pavé, le plus gros.  “Les clés du futur“ de Jean Staune, sous-titré “réinventer ensemble la société, l’économie et la science“ – tout un programme ! –, préfacé par Jacques Attali. Cet ouvrage impressionnant tant par son nombre de pages (716 !) que par sa transversalité thématique (philosophie, économie, management, sociologie, écologie, sciences physiques quantiques…) fait un état des lieux multi-facettes des révolutions que nous traversons (conceptuelle, sociétale, économique, managériale, technologique…) qui remettent en cause les vieux paradigmes qui font long feu mais qui pourtant continuent d’être utilisés : en politique, en économie, en management et même à notre niveau de citoyen-consommateur, bien qu’ils épuisent les ressources de la terre, contribuant à l’extinction de nombre d’espèces d’animaux, tout en accroissant l’écart entre les plus riches et les plus pauvres, sous prétexte de progrès et de confort.

La mutation viendra des “créatifs culturels“

Comme le précise Staune, il ne s’agit pas de s’apitoyer sur son sort en attendant la fin du monde mais de rebondir – comme le suggère le sous-titre de son livre. La prise de conscience comme les actes de sortie de crise et d’entrée dans les nouveaux paradigmes s’appuieront selon l’auteur sur les “créatifs culturels“ (qu’une plus juste traduction devrait plutôt nommer les “créateurs de culture“) qui sont encore minoritaires – un bon tiers en occident –, mais déjà suffisamment nombreux pour faire basculer les sociétés mondiales vers une vision du monde alternatives et de nouvelles façons de concevoir la société (le vivre-ensemble), l’économie (la création de valeur) ou la science (les connaissances), en phase avec l’évolution actuelle de l’humanité et de son lien avec la planète.

Des créatifs culturels qui osent réinterroger les croyances, sans les juger ni les déjuger…

Pourquoi les créatifs culturels sont-ils porteurs de mutation ? Parce qu’ils réinterrogent toutes les croyances qui semblent aller de soi, sans opposer tradition et modernité. Ils se sentent concernés par la préservation de la nature, de l’écologie, de l’agriculture biologique que certains pratiquent déjà ; ils rejettent les formes classiques de production extensive, préférant le commerce équitable ou des formes consuméristes alternatives jugées plus éthiques. Parce qu’ils s’intéressent et respectent les sociétés traditionnelles plutôt que de prétendre que le modèle occidental est le plus abouti, ils s’ouvrent à des principes moraux sans moralisme voire adoptent une spiritualité syncrétique rejetant tout dogmatisme, sans religion ou pratique religieuse déterminées. Parce qu’ils se méfient des corps constitués (institutionnels, politiques ou syndicaux), des experts hyperspécialisés, des médias ou de la pub, ils s’occupent eux-mêmes de leur information ou de leur développement personnel, allant jusqu’à créer leur propre emploi ou se soigner en recourant aux médecines douces. Last but not least : ils ne sont ni de droite ni de gauche parce qu'ils sont à la fois de gauche ET de droite, dans le sens où ils puisent leurs idéaux dans les deux réservoirs idéologiques plutôt que de les opposer.

Un mouvement de fond en marche

Il ne faudrait pas croire que ce mouvement concerne une poignée de beatniks soixante-huitards sur le retour. Les créatifs culturels constitueraient déjà un tiers de la population en occident et seraient entrés de plain-pied dans ce que Staune appelle la “transmodernité“ en pratiquant au quotidien des gestes qui contribuent au développement durable global. La transmodernité succèderait à la post-modernité, née lors de mai-68, qui avait remis en cause l’ordre établi par la modernité des Trente Glorieuses ; elle s’appuie désormais sur une vision du monde alternative qui conjugue tradition et modernité, en tirant des leçons des erreurs passées pour en faire des opportunités pour l’avenir ; elle rebat les cartes du système, laissant espérer la reconstruction d’une société avec une nouvelle reconfiguration de valeurs et d’autres modes de fonctionnement plus efficients pour l’humanité comme pour la planète.

“Demain“, c’est déjà aujourd’hui !

Je dois avouer que la lecture de ces ouvrages, même s’ils m’ont séduit intellectuellement, m’a laissé quelque peu dubitatif : quid dans les faits, la transmodernité n’est-elle pas plus théorique que pratique ? Un ami m’a alors conseillé de regarder le documentaire “Demain“ que je n’avais pas encore vu. Et j'ai été époustouflé. Sous de faux airs “bisounours“, de simples citoyens reprennent contact avec le réel en mettant concrètement en œuvre leurs idéaux et cette révolution transmoderne, avec très peu de moyens mais beaucoup de coopération : la permaculture en pleine ville avec accès gratuits aux fruits et légumes, la production et les économies d’énergie associées au recyclage sans déchets, la création d’une monnaie valorisant les échanges locaux, la réappropriation du politique par la société civile… Ces citoyens de tous âges et de tous niveaux socio-culturels montrent qu’il est possible de tendre vers l’autosuffisance alimentaire, énergétique, financière, socio-politique en appliquant les nouveaux paradigmes de la transmodernité : la réappropriation de son destin par la réappropriation des facteurs de production et le retour à des micro-sociétés autosuffisantes  – comme Marx l’avait rêvé  –, sans pour autant renoncer à certains aspects du capitalisme : optimisation des rendements ou automatisation des process, non pas pour maximiser les profits mais pour bien vivre et mieux s'harmoniser avec les environnements, naturels comme culturels.

Disruption : aligner les discours et les actes avec les valeurs et l’environnement

Cette révolution transmoderne, discrète mais bien réelle, n’attend pas un hypothétique grand soir ; elle se met en œuvre tous les matins dans les villes et les campagnes, rassemblant de plus en plus de personnes en quête d’authenticité (voir le dossier du mois sur le sujet), soucieux d’aligner leur discours et leurs actes avec leurs valeurs, l’environnement et ce moment particulier de l’histoire que traverse l’humanité, appelé par certains “disruption“. Sarko, Macron, Hollande ou Montebourg et tous ceux qui à droite ou à gauche prétendent aux plus hautes fonctions feraient bien de s’y intéresser très sérieusement plutôt que de se décrédibiliser avec des jeux de pouvoir surannés qui intéressent de moins en moins de citoyens-électeurs.

Pierre-Eric SUTTER

DOSSIER DU MOIS

L’authenticité au travail, entre bore-out et burn-out

Comment être authentique au travail sans sombrer dans l’un des 2 extrêmes des désordres professionnels que sont l'hyper-ennui ou l'hyperactivité, i.e. le bore-out ou le burn-out ? L’authenticité au travail se situe en sciences humaines au moins au carrefour de 4 champs de connaissance : la psychologie, la philosophie, la sociologie et la gestion. Ces 4 champs se côtoient parce qu’ils sont autant de clés de décryptage du phénomène “homme au travail“, clés complémentaires utilisée au quotidien par mars-lab pour prévenir ces désordres et accroître l’authenticité des individus et des organisations.

  • 1° champ, la psychologie : les psychologues du travail sont formés et veillent à ce que le travail soit adapté à l’homme autant que l’homme s’adapte au travail, car le travail génère la souffrance autant que la souffrance le travail : l’excès de travail peut rendre gravement malade mais sans travail l’homme perd une partie de ce qui fait sens dans sa vie.
  • 2° champ, la philosophie : S’il engendre des conséquences psychiques fastes comme néfastes, le sens est une question dont les causes peuvent être éclairées par le champ philosophique. Toutefois, le travail pensé théoriquement (par les universitaires, les institutions ou les employeurs) n’est pas le travail ressenti pratiquement par les salariés dans leur chair, leur âme et leur esprit ; il faut en guérir certains des désordres et pathologies psychiques qui résultent de cet écart entre théorie et pratique qui sont parfois mal ajustés dans les organisations.
  • 3° champ, la sociologie : comme le présente régulièrement ce blog en analysant les résultats de l’Observatoire de la vie au travail, l’analyse macrosociologique du travail montre qu’il est vécu en France, de façon paradoxale, loin des idées reçues ou réductrices : le travail est idéalisé en valeur absolue, c’est une valeur sociale positive qui fait fortement sens, juste derrière la famille et devant les loisirs ; mais le travail est tout autant perçu comme fortement insatisfaisant, c’est le corollaire d’attentes fortes inassouvies qui laissent un parfum de frustration grandissante et chronique dans notre beau pays.
  • 4° champ, la gestion : Enfin, pour tous les travailleurs, qu’ils soient chefs d’entreprise, free-lance ou salariés, le travail enseigne l’humilité parce qu’il est imprévisible et indomptable : à la fois source de contraintes et d’épanouissement, de non-sens et de sens, de déceptions voire de souffrance mais aussi de satisfactions et parfois de joie. De fait, à la fois aliénant et libérateur, le travail fait (ou devrait faire) cheminer chacun dans le sens qu’il peut trouver à sa vie ; il permet d’expérimenter par soi-même ce que les théoriciens écrivent dans leurs livres, et ainsi d’exprimer sa singularité.

Les 5 piliers de l'existence

L’approche de l’authenticité proposée ici s’appuie sur les principes de la thérapie existentielle. Cette démarche se propose d’appréhender les problématiques humaines en général et du vécu au travail en particulier (celles des salariés ou des employeurs) en s’appuyant sur les 5 grands piliers qui fondent l’existence, de façon universelle : la finitude (conscience que la vie/la vie professionnelle a une fin), la solitude (conscience que personne d’autre que soi peut vivre sa vie à sa place et vice versa), l’incomplétude (conscience que la vie est un devenir à accomplir par soi-même depuis la naissance jusqu’à la mort), la responsabilité (conscience que le libre-arbitre, infini, suppose de choisir et d’assumer ses choix comme ses non-choix dans un espace-temps fini), la quête de sens (conscience que la vie en général est pleine d’absurdité, et que n’ayant pas de sens il va falloir en donner un à la sienne en particulier).

Définition de l'authenticité :  penser par soi-même

Commençons par proposer une première définition de l'authenticité. Pour faire synthétiquement référence aux philosophes qui de Socrate à Heidegger l'ont pensée, l'authenticité pourrait être : "penser par soi-même son être et son rapport au monde pour devenir ce que l'on est". Cette pensée se doit de produire un effet concret et pratique dans l’existence, elle n’est pas pur exercice intellectuel ou théorique. Dans le contexte professionnel, l’authenticité c'est “dévoiler le sens de son travail par un travail sur ce sens". Ce travail sur le sens est une réflexion/action de soi sur soi permettant de penser ce que l'on incarne pour incarner ce que l'on pense, au travail comme ailleurs. Ce travail sur le sens renvoie à notre problématique, centrale de nos jours : comment être authentique par le travail, i.e. devenir soi en pensée comme en action, sans subir les dommages de l'hyper-ennui ou de l'hyperactivité, le bore-out ou le burn-out ?

Faut-il se méfier de son capital de "prêt-à-penser"?

« L'homme est un animal symbolique qui pour être a besoin de se représenter le monde », disait Ernst Cassirer. Il passe son temps à attribuer du sens à ce qui lui arrive et à interpréter les évènements qui le concernent. Bien que bénéficiant d'un libre-arbitre infini, l’homme est un être fini ; il ne peut pas tout savoir, tout vouloir, tout pouvoir, il est donc doté d'une rationalité limitée et d’un champ d’action restreint. Par chance, il bénéficie de l'expérience que lui lègue l'humanité, sa culture, sa société, son quartier, sa famille, son employeur, ses collègues. Chaque individu dispose d’un capital de prêt-à-penser lui évitant de devoir tout réinventer par lui-même. Ainsi, en matière de sens à donner au monde, chacun de nous puise dans ce capital des normes sociales, des valeurs ou des croyances qui nous permettent le plus souvent de savoir quoi penser et comment se comporter. S'il rend bien service face à l'inconnu ou à l'incertitude en supprimant nombre d'angoisses, ce capital représente un inconvénient majeur : il empêche de penser par soi-même et donc d'être authentique, ce qui entraîne un certain nombre de désagréments voire de dysfonctionnements que nous allons contextualiser au monde du travail.

Penser par soi-même, au risque de défier la doxa...

Avant d'aborder ces désordres, précisons ce qu'est penser par soi-même en nous appuyant sur les deux bouts de la chaîne des philosophes occidentaux, Socrate et Heidegger. Socrate incitait le citoyen athénien à se méfier de la « doxa » ; la doxa est une forme de bien-pensance englobant les opinions dominantes d'une société dans un espace-temps donnés, instillant une vision du monde a priori et une apparence de vérité aux choses du monde sans que l'on puisse affirmer avec une certitude absolue qu'il s'agit bien de la vérité elle-même. La doxa impose à l'individu la façon et le contenu de ce qu'il faut penser pour qu’il se conforme aux idéaux dominants du moment, de sa société où de son groupe social d'appartenance. C'est ce qui fait qu'une valeur comme la liberté n'est pas perçue de la même manière dans une société qui admet l'esclavage et une autre qui ne l'admet pas. Ce qui paraît impensable aujourd'hui (l'esclavage) ne l'était pas à l'époque d'Aristote qui le justifia avec ardeur, parce qu’il était animé par un idéal qui lui semblait supérieur à cette asymétrie entre diverses catégories d’hommes, celui du citoyen athénien qui n’avait pas à se soucier de la liberté de l'esclave, par définition non-homme car non-libre. Si l’on transpose le débat dans notre société actuelle affectée par les méfaits du terrorisme, on peut se demander s’il faut-il sacrifier une partie de sa liberté pour évoluer vers plus de sécurité. Où se situe la vérité ? Comment se faire sa propre idée sur le sujet ? Et, in fine, comment agir avec authenticité en tant que citoyen, i.e. aligné avec ses idées et celles de la société qui nous entoure? Même si nous avons tous une opinion sur le sujet, la réponse n’est pas aisée tant qu'on n'y a pas sérieusement réfléchi puis débattu avec notre raison, et non avec nos émotions seules.

Être authentique ou ne pas être authentique, that is the question...

Heidegger propose une réponse à ce questionnement en reprenant à son compte la méfiance socratique pour la doxa et en l'adaptant au niveau existentiel avec le concept de souci. La vie - notamment via la prise de conscience angoissante qu'elle a une fin - la vie pose à l'être humain une question essentielle. Cette question c'est justement celle du choix d'une vie authentique ou d'une vie inauthentique. L'homme est le seul animal qui se pose la question du sens, et plus particulièrement celle du sens de son existence. Tous les autres animaux étant régis par leur instinct, ils n'ont pas à répondre à la question du sens de la vie. L'homme si ; et c'est ce qui lui cause bien du souci, souci de devoir y répondre comme souci de feindre que cette question ne le préoccupe pas et qu'il n'a même pas à se la poser. Une des caractéristiques de l’essence humaine, c'est que chacun d’entre nous doit chercher à dévoiler le sens de son existence s'il ne veut pas sombrer dans l'angoisse du manque de sens, de l'absurdité. Idem pour son travail ! Mais ce dévoilement est par nature singulier du fait que chaque personne est unique même si le travail est standardisé, il n’y a pas de recette toute faite et cela aussi peut être très angoissant.

L'homme étant régi par son libre-arbitre, chacun d'entre nous est amené à choisir une option entre deux bornes extrêmes. Allons-nous nous contenter de vivre notre existence comme la doxa nous y invite - sans jamais penser par soi-même et pouvoir dire authentiquement "je" - ou allons-nous exercer notre libre-arbitre pour décider de la vivre en conformité avec notre être intérieur profond ? Sacré enjeu pour l'individu qui cherche à être authentique ! Car comment éviter de faire le jeu de la doxa et penser par soi-même sans se mettre à dos tous les “gardiens de la bien-pensance“ de sa société ? Pas facile…

"Je" pense par moi-même ou "on" pense pour moi ?

Pour déjouer les pièges de la doxa Heidegger propose un moyen efficace : à chaque fois que nous devons décider d'une option existentielle, nous entamons un dialogue intérieur, par exemple : “mon travail est insatisfaisant“, comme s’en plaignent 2 français sur 3 (et comme le montrent les résultats de l’Observatoire du travail depuis 2009) ; dois-je le quitter pour en rechercher un autre plus conforme à mon projet professionnel et à mes compétences ou dois-je continuer à le subir ? Dès lors qu'en notre for intérieur nous justifions nos choix à partir d'un ou plusieurs "on" nous dit Heidegger, c’est que nous sommes très certainement inauthentiques. Pourquoi ? Parce que nous ne fondons pas nos choix en vérité, à partir d’une réflexion personnelle mais sur la base d'une opinion reçue issue de la doxa dont nous n'avons pas vérifié la justesse pour la situation qui nous concerne : “vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà“ disait Pascal… Pour le français insatisfait par son travail, cela donne des rationalisations du type "on m'a toujours dit qu'il valait mieux tenir que courir..." ou "vue la situation de chômage actuelle on a peu de chance de retrouver un emploi quand on quitte le sien". Et c’est le début de l’engrenage de l’hyper-ennui ou de l’hyperactivité selon la personnalité et l’histoire psychologique du salarié…

Aligner corps - âme - esprit

Nous sommes authentiques lorsque nous alignons nos actes avec nos affects et nos valeurs – le corps avec l'âme et l'esprit aurait dit Platon. Si je pense qu'il ne faut pas voler – parce que j'adhère à la valeur "honnêteté", située au niveau de l'esprit pour Platon –, je ne dois pas éprouver du ressentiment dans des situations où je peux mettre à profit mon intérêt et que je me réprouve avec regrets, tristesse voire angoisse, cf. l'âme selon le modèle tridimensionnel platonicien. Je dois encore moins passer à des actes en contradiction avec cette valeur, aussi minimes soient-ils – le corps selon Platon –, sinon je ne suis pas authentique. Je ne peux pas, sous prétexte d’honnêteté, soupçonner que mon patron est un voleur – sans preuves et parce que je suis insatisfait de la rétribution en fonction de la perception de ma contribution – et tout autant me servir dans les réserves de fournitures lors de la rentrée scolaire… Rien n'est moins simple que d’aligner corps, âme et esprit car cela suppose de se connaître soi-même, comme le préconisait Socrate mais aussi une ascèse de chaque instant : pour se surveiller afin d’agir (corps) et réagir (âme) conformément à ses idéaux (esprit). Mais comment se connaître soi-même quand la seule chose que l'on puisse savoir c'est que l’on ne sait rien, toujours selon Socrate ?

"Je sais que je ne sais rien"...

Savoir que l'on ne sait rien est l'acte initial et même initiatique de la connaissance de soi. Initial parce qu'il ne peut pas y avoir de vraie connaissance sans la prise de conscience qu’il faut questionner tous les savoirs qui sont des soi-disant vérités allant de soi que l'on nous a inculqués depuis notre naissance, notamment quand nous sommes confrontés à des situations de conflit de valeurs. Sinon, nous n'aurions jamais pu découvrir, à la suite de Copernic, que la terre tournait autour du soleil et non l'inverse, si les croyances quant à la création du monde n’avaient pas été remises en cause.

Reconnaître savoir que l'on ne sait rien est aussi initiatique parce que cela manifeste une metanoïa, une conversion de l'esprit à l'un des mystères de la vie qu'est cette nescience, la science du non-savoir socratique qui se cache derrière la doxa, le monde des apparences. Pour cela il faut qu'il y ait eu un choc préalable et c'est justement l'existence qui s'en occupe dès l'âge de 4 ans environ avec ses questions lancinantes issues de la seule certitude dont on puisse être sûr : “quand tu seras mort, quel sens aura eu ta vie ? Qu'auras-tu fait pour qu'elle ne soit pas absurde ? Quelle trace auras-tu laissé sur terre qui en vaille la peine ?“ L'individu authentique est celui qui a le courage d’écouter puis d'affronter ces questions et de chercher à y répondre ; il cherche à devenir ce qu’il est en écoutant l’appel de l’être. L'individu inauthentique est celui qui s'en détourne et qui s'installe dans le déni, préférant se contenter des injonctions de la doxa pour ne se conformer qu'à ce qu'on doit faire ou ce qu'on lui dit de faire.

Travailler son authenticité à l'aide d'exercices existentiels

Pour conclure, comment travailler son authenticité ? En pratiquant des exercices existentiels, issus de la tradition philosophique gréco-romaine (et comme présenté en détail dans “Travailler sans s’épuiser“). Prenons un exemple, en le passant au crible des 5 piliers existentiels (finitude, solitude, incomplétude, responsabilité, quête de sens), celui de la préméditation des maux. La préméditation des maux chez les stoïciens, consistait à se projeter dans une situation à problème – la maladie, la mort d’un être cher – et de s’imaginer réagir : quelle douleur physique, quelle tristesse morale, mais surtout quelle attitude vis-à-vis de ces sensations et sentiments ? L’idée était de se préparer à ces éventualités quasi inéluctables (maladie, mort) pour être mieux armé à les affronter.

S'entrainer à devenir ce que l'on est...

Si on transpose la préméditation des maux à notre époque, on peut à partir d’une situation professionnelle passée ou à venir, s'auto-analyser selon les perspectives existentielles : que se passe-t-il si je perds mon job (finitude) ou si je reste dans un job dans lequel je ne m'accomplis pas (incomplétude) ? Que se passe-t-il si je reste dans un job dans lequel je suis trop dépendant des autres et trop aliéné (solitude) ? Que se passe-t-il si je reste dans un job dans lequel je ne peux pas décider pour moi-même de mon destin pro (exercice de la liberté) ? Que se passe-t-il si je reste dans un job dans lequel je ne trouve que du non-sens et de l'absurdité ? Que se passe-t-il si je ne fais rien pour changer la situation que risque-t-il d'arriver ? Serai-je heureux au bout du compte ? Pourrai-je en supporter les conséquences ? In fine, est-ce que je subis mon travail (ses contraintes, les décisions prises par la hiérarchie, l'absurdité de certaines décisions) ou est-ce que je l'assume (en relativisant sans baisser les bras et tomber dans “l'à-quoi-bonisme“) ? Quels sacrifices suis-je prêt à consentir pour changer la donne ? La réponse à ces questions nécessite une méditation philosophique à moyen et long terme ; plus elle sera faite en amont de l’événement anticipé plus elle sera efficace. Elle rendra l’individu méditant d’autant plus authentique que sa réponse sera singulière et assumée dans la "concrétude" des choses, dans la joie de s’accepter tel que l’on est…

Pierre-Eric SUTTER

LES EVENEMENTS

Evènements     Formation « Prévenir le burn-out au travail »

Evènements     Inscription débat du 10/05/2016 à 17h30 – Regards croisés sur la prévention du burn-out : aspects juridiques et psychiques (entrée libre)

Evènements     Inscription conférence « Travailler sans s’épuiser » du 22/06/2016 à 19h00 (entrée libre)

Evènements     Conférences

Evènements     Les débats de la performance sociale

Evènements     Pré-inscription à un évènement

PUBLICATIONS

Article gris     La performance, autrement : créer de la valeur (économique) par les valeurs (sociales) – Par Pierre-Eric Sutter

Article scientifique     Mesurer le risque social en entreprise. Le modèle de la réluctance socio-organisationnelle

Article scientifique     L’emploi atypique n’est pas forcément synonyme de mal-être accru au travail. L’exemple du type de contrat de travail en France – Par S. Baggio et P-E. Sutter

Livre blanc     Livre blanc sur la performance sociale au travail