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BILLET DU MOIS

Quand les autruches éco-myopes disparurent de la surface de la terre…

Qu’est-ce qui fait que nous avons tous l’intention de se mobiliser pour l’environnement mais que dès qu’il s’agit de passer à l’acte nous n’en faisons rien – ou si peu ? De nos jours, dans notre monde hyperconnecté, il faudrait être fou pour nier certains faits avérés scientifiquement : l’empoisonnement de notre eau potable ou l’extinction des abeilles (qui pollinisent la plupart des fruits et légumes que nous mangeons) par les phytosanitaires. Sans eau ni nourriture, comment allons-nous à l’avenir subvenir à nos besoins élémentaires : manger ou boire ?

Devenir éco-responsable : ni héros, ni zéro...

Il ne s’agit pas de prétendre devenir un parangon de l’écologie. Que nous ne consacrions pas tout notre emploi du temps à protéger la nature passe encore ; mais il y a pire. Alors que nous connaissons ces dangers, nous continuons à menacer la planète par nos gestes les plus anodins, gestes sur lesquels nous avons pourtant prise au quotidien : prendre l’avion pour partir en vacances à Barcelone le week-end (400 Kg de carbone rejeté dans l’atmosphère – cf. calculateur de CO² de Climatmundi soit 20 ans environ pour qu’un arbre les réabsorbe ou 20 arbres pendant un an), manger du bœuf plusieurs fois par semaine (un kilo de cette viande nécessite 15.000 litre d’eau pour la produire ) ou payer 20% d’emballages dans son caddie de courses (qui vont venir grossir le 7° continent de plastique – qui dépassera en masse le nombre de poissons de mer en 2050 si l’on continue à ne rien faire). Que faudra-t-il comme événement catastrophique pour que nous passions des intentions aux actes ?

Polluer tue ?

Depuis que je suis psychologue, j’ai appris que rien ne sert d’apeurer ou de culpabiliser autrui pour lui faire prendre conscience des choses ; l’intellect est suffisamment malin pour le faire fuir ou rationnaliser. Je ne vous crierai donc pas que « polluer tue ». Ce cri d’alerte produirait le même effet de rejet que l’injonction faite aux fumeurs sur chaque paquet de cigarettes. Tout le monde sait que « fumer tue », pourtant cela n’empêche pas les fumeurs de continuer à prendre du plaisir à tirer sur leurs sèches en se disant qu’ils passeront bien entre les gouttes statistiques et que le cancer ne passera pas par eux.

L’être humain est ainsi fait qu’il préfère croire à des histoires irrationnelles plutôt qu’à la vérité froide des scientifiques. Le petit enfant a vraiment peur du loup qu’il croit tapi sous son lit quand bien même ses parents lui disent qu’il n’en est rien après avoir vérifié moult fois, qu’il doit être raisonnable, qu’il faut arrêter de crier et (les laisser) dormir. Emotion contre raison : éternel débat, perpétuel combat.

La raison contre l'émotion, tout contre...

De fait en matière d’écologie et d’éco-engagement, raison et émotion ne sont pas l’un contre l’autre, mais tout contre l’une l’autre. Pour qu’il y ait mise en action humaine, il ne peut y avoir de discours rationnel efficace sans histoire émotionnelle forte. On ne bouge pas si on n’a pas compris les choses rationnellement ET émotionnellement.

C’est pourquoi, pour cette newsletter du mois de mai, plutôt que de parler de fête du travail, j’ai décidé de passer par ces deux canaux : le rationnel avec le dossier du mois qui présente les « dragons de l’inaction » –  tous ces mécanismes psys qui nous empêchent d’agir pour l’environnement ; l’émotionnel avec l’histoire qui suit, pour réveiller de sa torpeur l’enfant qui sommeille en chacun de nous… Écoutons donc et méditons l’histoire des autruches éco-myopes, lorsqu'elles disparurent de la surface de la terre, il y a fort, fort longtemps…

Quand les autruches éco-myopes disparurent de la surface de la terre...

Prologue

Il était une fois il y a fort, fort longtemps, dans le royaume du consumérisme débridé d’antan, l’histoire de gros volatiles qui avaient perdu l’usage de leurs ailes. Ces oiseaux-là, qu’on appelait autruches éco-myopes, ne savaient plus s’envoler dans l’air azuré ni se percher sur les branches fines des arbres pour contempler les merveilles de la nature. Ces autruches étaient si voraces qu’elles étaient bien trop lourdes pour prendre de la hauteur et comprendre ce qu’elles voyaient.

Acte 1

Bien qu’elles aient un cerveau reptilien assez petit, elles avaient développé des capacités locomotrices hors du commun. Grâce à leurs pattes, longues et musclées, elles pouvaient couvrir de très longues distances en peu de temps pour trouver leur nourriture. C’était leur obsession. Vivant en tribus nombreuses, elles passaient leur temps à manger, à se déplacer, à manger encore, à se déplacer, encore et encore, toujours plus vite, en faisant la course ; c’était à celle qui serait la plus rapide.

Acte 2

Dès qu’elles repéraient un petit coin de paradis champêtre, ces autruches gloutonnes n’avaient qu’une hâte : s’empiffrer pour calmer leur appétit insatiable, jusqu’à ce que le moindre petit brin d’herbe et la toute dernière goutte d’eau aient disparu, tout au fond de leur estomac. Lors de chacune de leur incursion en ces terres verdoyantes, les petits animaux autochtones, bien qu’ils aient été accueillants au début, leur demandaient poliment de réfréner leur appétit et de leur laisser de quoi se sustenter eux aussi. Il fallait en garder pour le lendemain mais aussi pour les jours d’après. Mais les autruches éco-myopes, perchées sur leurs longues pattes, mal conseillées par leur cerveau reptilien, n’y voyaient que du flou. Elles ne pensaient qu’à engloutir tout ce qui passait à portée de bec, à leur seul profit.

Acte 3

Lorsque les petites bêtes du cru les avertissaient que la nourriture allait à manquer, elles leur répondaient invariablement, en continuant à se baffrer : « Ne vous inquiétez donc pas, il suffit de faire comme nous ; changez d’endroit ! » Les autochtones leur expliquaient que cet endroit était celui dans lequel ils vivaient depuis des générations. Ils n’avaient pas envie d’en être déracinés, il leur avait fourni de quoi boire et de quoi manger depuis des lustres, jusqu’à ce que les autruches viennent tout bouleverser. De plus, n’ayant pas d’aussi grandes pattes qu’elles, ils ne pouvaient se déplacer bien loin, au risque de rapidement dépérir. « Que vous êtes agaçants de vous plaindre, à la fin ! » rétorquaient-elles la bouche pleine, « vous qui êtes si intelligents pour prédire l’avenir, servez-vous de votre néocortex frontal pour vous débrouiller, fichez-nous la paix avec vos problèmes insignifiants, sinon nous allons vous écrabouiller ! Nous ne changerons en rien nos habitudes ! ... ».

Acte 4

À force d’entendre la même ritournelle, les plus jeunes autruches s’aperçurent toutefois que ce que leur avaient dit ces bestioles riquiqui semblait se réaliser. Elles constataient que leur tribu avait de plus en plus de mal à trouver des petits coins verdoyants. Il fallait parcourir toujours plus de distance dans des terres désolées sous un soleil écrasant. Elles essayèrent d’avertir leurs ainées. Mais comme elles trouvaient encore des oasis, elles en conclurent que c’était la faute à pas de chance ; elles oubliaient leur peine et s’incrustaient sans vergogne chez d’autres autochtones pour recommencer leur manège.

Acte 5

Un jour, les autruches éco-myopes apprirent qu’il y avait une oasis réputée pour la variété des essences de ses plantes, par-delà l’étendu de sable d’un immense désert. Elles eurent la prétention de rejoindre cet îlot de verdure. Bien qu’elles courussent vite sous le soleil ardent, elles arrivèrent en piteux état. Pris de pitié de voir ces oiseaux surgir du désert, assoiffées, affamées, les animaux résidents de l’oasis les accueillirent, par solidarité animale. Mais dès que les autruches reprirent des forces, leur nature vorace et violente repris le dessus. De nouveau, ces autochtones se perdirent en conjectures. Ils regrettaient de les avoir accueillis ; ils étaient bien moins forts qu’elles et n’avaient plus vraiment le choix, le mal était fait.

Acte 6

Ils voyaient bien qu’au train où les autruches éco-myopes mangeaient et buvaient ils allaient mourir de faim et de soif. Ils se décidèrent à en parler aux gros volatiles qui continuaient à festoyer en dévorant les toutes dernières essences de plantes. C’était dur à dire mais comme c’était une question de vie ou de mort, les petites bêtes autochtones crièrent haut et fort, au péril de leur intégrité : « nous ne voulons plus de vous ici, allez-vous-en avant qu’il ne soit trop tard ! Si vous continuez à piller notre oasis, il ne nous restera plus rien pour boire et manger et vous allez tous nous faire mourir !»

Acte 7

Ce dernier point fâcha les autruches éco-myopes. Elles se fichaient bien que ces petites bestioles de rien du tout meurent mais leur propos leur avait fait penser à leur propre mort, remettant en cause leur toute-puissance. Elles ne voulaient plus entendre de telles horreurs et nièrent leurs arguments tout en grognant pour montrer qu’elles étaient toujours les plus fortes. Plutôt que de regarder la réalité en face, elles les accusèrent : « la mort ? Que vous êtes morbides ! Cessez de proférer de telles insanités ! » Les autochtones insistèrent en leur expliquant rationnellement que si elles mangeaient tous les brins d’herbe et buvaient toute l’eau, leurs plantations ne pourraient plus se perpétuer et leur petit coin de paradis deviendraient un désert stérile. Les autruches n’en croyaient rien. À court d’arguments, elles firent ce qu’elles savaient faire le mieux quand elles ne voulaient pas entendre leurs quatre vérités : elles mirent leur tête comme un seul homme dans le sable de la source de l’oasis, quasi asséchée.

Acte 8

Le lendemain matin, après avoir mal dormi (elles avaient toutes fait des cauchemars de fin du monde à cause de ces oiseaux de mauvaise augure) les autruches éco-myopes se dirent que les autochtones de ce petit coin de verdure étaient vraiment des rabat-joie qui leur mettaient le moral à zéro. Elles décidèrent de partir de l’oasis qui n’avait vraiment plus rien d’un paradis. Non, c’était même le contraire. À force d’avoir tout grignoté et tout asséché, il n’y avait plus d’arbres pour faire une sieste à l’ombre, ni de petits brins d’herbe bien tendre et bien croquant à se mettre sous le bec, ni d’eau fraîche pour se désaltérer. Ne restaient plus que des arbrisseaux morts et des herbes sèches jaunies, parfaitement immangeables. Les autruches décidèrent alors de partir de cet enfer, laissant là les autochtones qui pleuraient toutes les larmes de leur corps parce que la terre de leurs ancêtres avait été saccagée.

Acte 9

Les autruches éco-myopes marchèrent vers le nord, espérant trouver un havre de fraîcheur. Mais elles ne croisèrent aucune âme qui vive pour les guider. Ce n’était que dunes de sable brûlant et montagnes de rocs arides, à perte de vue. Il n’y avait ni arbre ni herbe qui dépassait de cet horizon minéral. Elles commencèrent à douter d’elles-mêmes. Les plus jeunes se mirent à reprocher aux plus vieilles leur mode de vie qui avaient eu pour conséquence de les emmener dans cette galère. Mais cela ne servit à rien car il était trop tard. Elles errèrent des jours et des nuits sans trouver de quoi boire ou manger. Assoiffées et affamées, les autruches n’avaient plus d’autre issue que de chercher individuellement la solution à leur problème. Comme elles l’avaient toujours fait, chacune plongea sa tête dans le sable brûlant.

Epilogue

Comme elles étaient déshydratées, la torpeur les endormit tout de go ; toutes se desséchèrent sur pied et se minéralisèrent en un instant, comme par magie. Et c’est ainsi que les autruches éco-myopes disparurent de la surface de la terre, bien avant que les poules n’aient de dents, comme jadis leurs lointains ascendants, les dinosaures, et qu’on peut encore les voir à jamais immobiles, la tête dans le sable, dans cette vallée de larmes asséchées du désert des illusions d’antan...

Pierre-Eric SUTTER

DOSSIER DU MOIS

Eco-engagement : comment passer des intentions aux actes ?

Nombre d’études et de sondages montrent qu’une majorité de personnes affirme être préoccupée par les problèmes environnementaux mais par le même temps, très peu s’engagent concrètement à changer la situation. Bien sûr, de plus en plus de citoyens et d’organisations prennent des mesures dans ce sens ; toutefois, la plupart des humains que nous sommes continuent de produire des quantités massives de gaz à effet de serre qui perturbent le climat.

Force est de constater que nous ne parvenons pas à nous engager durablement dans des comportements qui ne soient plus destructeurs pour l’environnement. Comme le montre un récent sondage (in le Figaro-Economie), 59% des français se disent prêts à “préférer le train à l’avion pour des raisons écologiques“. Mais des intentions aux actes il y a un grand écart : sachant que l’avion est l’un des transports les plus polluants (alors que le train l’est le moins), qui arrêtera définitivement de s’envoler pour partir en vacances ou aller au travail ? Qui n’a pas trouvé au dernier moment une bonne excuse ou une rationalisation déculpabilisante en embarquant au terminal de l’aéroport ?...

Ces barrières qui nous empêchent d’agir pour le climat…

Les chercheurs montrent que deux types de barrières, structurelles et psychologiques, entravent les éco-comportements. Les barrières structurelles échappent au contrôle direct d’un individu. Par exemple, de faibles revenus limitent la capacité d’achat de panneaux solaires ; habiter dans une zone rurale sans transports en commun rend la voiture quasi obligatoire ; vivre dans une région où les hivers sont rigoureux génère une plus forte consommation d’énergie.

Mais plus encore, comme le montre le chercheur américain Robert Gifford, les barrières psychologiques entravent également les comportements soutenables ou les écogestes. Nous serions entravés par sept catégories de barrières psychologiques que Gifford nomme « les dragons de l’inaction ». Ces barrières expliquent le mystère entourant le fossé important entre l’intention (« je suis d’accord que telle action est la meilleure ligne de conduite ») et l’action (« mais… je ne le fais pas ») visant à résoudre concrètement les problèmes environnementaux. Ce dossier passe en revue les sept familles maléfiques des psycho-dragons qui nous empêchent de passer des intentions louables aux réels éco-comportements…

 « Les dragons de l’inaction »

En 2011, Robert Gifford, professeur de psychologie américain de l’Université de Victoria, publie un article scientifique dans lequel il décortique les freins à l’éco-engagement. Il appelle « dragons de l’inaction » la série de mécanismes psychologiques consistant à éviter de regarder la réalité en face et à la nier malgré la quantité d’informations véridiques et de faits rationnels dont disposent les êtres humains sur les problèmes environnementaux. Ces dragons empêchent les gens d’agir. Pire, ils les font réagir défavorablement aux preuves du changement climatique, les poussant à adhérer à une croyance naïve pour une solution purement technique, jusqu’au déni complet, en passant par l’absence de préoccupation pour les endroits dévastés.

Selon Gifford, l’inaction face au climat ou à l’environnent semble avoir trois grandes phases. L’ignorance véritable exclut de fait l’action. Ensuite, dès lors que l’on commence à prendre conscience d’un problème, une variété de processus psychologiques peuvent interférer avec une action efficace. Enfin, une fois qu’une action est entreprise, elle peut être inadéquate parce que le comportement s’estompe, fait trop peu de différence dans l’empreinte carbone de la personne, ou est contre-productif.

Gifford rappelle que certains de ces freins sont déjà bien connus dans divers domaines de la recherche en psychologie. Il est toutefois le premier à montrer que ces barrières n’ont pas été abordées comme un ensemble cohérent dans le contexte éco-comportemental. Les sept catégories d’obstacles sont présentées comme une taxonomie préliminaire – un moyen de commencer un ordonnancement et un regroupement. Le tableau en fin d’article synthétise les trente freins classés par famille de dragon. Dans ce dossier, nous n’allons présenter que les sept familles de dragons, faute de place.

1/ Cognition limitée : l’ignorance étant la mère de tous les vices, ne pas avoir connaissance des problèmes environnementaux ne permet évidemment pas d’agir. Être informé est le minimum pour enclencher les éco-comportements ; mais savoir n’est ni pouvoir ni vouloir, comme nous allons le voir. En effet, même en ayant connaissance des problèmes environnementaux, notre cerveau reptilien est ainsi fait qu’il ne réagit prioritairement que s’il sent une menace immédiate, proche. A ceci s’ajoute la distance psychologique qui favorise la torpeur, du fait que certains impacts (événements climatiques, etc.) semblent lointains, tant dans l’espace que dans le temps. Par conséquent, cela pousse le jugement à sous-évaluer les événements même quand ils se passent plus près de chez soi, ce qui bride la croyance en la capacité d’action efficace.

Par ailleurs, des informations de vulgarisation partielle voire partiale (journalistes, experts, lobbyistes…), par mésinterprétation des données scientifiques, propose des analyses parfois contradictoires (voire manipulées) parce que les réponses locales aux dérèglements climatiques ne peuvent se généraliser de façon similaire aux quatre coins du monde. Ceci peut engendrer des incertitudes sur les solutions à adopter, voire des doutes sur le sérieux desdits dérèglements. Enfin, le manque d’information conduit à ignorer quelles actions spécifiques idoines conduire, comment entreprendre des actions dont on a conscience, et les impacts bénéfiques relatifs des actions entreprises.

2/ Idéologie (systèmes d’idéaux sociaux) : Certains systèmes de croyances (opinions religieuses ou politiques) sont tellement prégnants qu’ils influencent de nombreux aspects de la vie quotidienne. Parmi ces systèmes, au moins pour certaines personnes, les idéologies et visions du monde qui s’opposent à l’atténuation du changement climatique et d’autres formes d’actions pro-environnementales constituent de très fortes barrières au changement de comportement. Ainsi, le capitalisme valorise la libre entreprise et produit un mode de vie confortable pour des millions de personnes ; mais la croyance en la liberté pour gérer les communs a conduit à la dévastation des pêcheries, des forêts, et des paysages du monde entier, sous prétexte de confort et profit.

Par ailleurs, certaines personnes ne prennent aucune mesure liée au climat parce qu’elles croient que Dame Nature, sorte de divinité immanente aux pouvoirs surnaturels, ne les abandonnera pas ou saura quoi faire pour changer le cours des choses, y compris les dérèglements. D’autres, adeptes du progrès constant, pensent qu’ils n’ont rien faire à leur niveau parce que le « salut » viendra de la technologie qui a toujours trouvé des solutions efficaces aux problèmes humains. Pourquoi faire des vagues et essayer d’ajuster le système actuel aux données de l’environnement ?

3/ Comparaison à autrui : nous sommes des animaux sociaux et de fait, notre instinct grégaire nous pousse à nous comparer les uns les autres. La comparaison sociale nous pousse à tirer des normes subjectives par référence à des leaders d’opinion ou des personnes que nous admirons ou craignons, ce qui nous pousse à aligner nos comportements à une ligne de conduite appropriée au groupe social d’appartenance. De fait, ces normes peuvent être bloquantes pour adopter des éco-comportements.

Par ailleurs, la crainte du « passager clandestin » i.e. d’être le « pigeon de service » qui essaye de changer les choses tandis que les autres ne le font pas, peut être un frein fort à l’action. Pourquoi jouer le jeu seul alors que d’autres ne le font pas ou plus ?...

4/ Coûts irrécupérables : nous adoptons croyances et habitudes comme du « prêt-à-penser » et du « prêt-à-agir », du fait qu’il faut une énergie considérable pour démontrer la véracité d’un fait ou d’une situation comme le font les scientifiques. De fait, croyances et habitudes représentent une économie de temps et d’énergie permettant de poursuivre les objectifs que l’on juge utiles. Ainsi, les investissements en argent, en temps et en comportements le sont – quand bien même ils nuisent à l’environnement ou au climat. Ainsi lorsque l’on a investi dans un bien, il est plus difficile d’y renoncer que si on ne l’avait pas réalisé – par exemple lors de l’acquisition d’une voiture. Si on vient de l’acheter, on la rembourse tout en surveillant sa dépréciation ; pourquoi la laisser dans son garage pour prendre un vélo ou les transports en commun ?

Les gens n’aiment pas les pertes et ne souhaitent pas voir cette dépense gâchée pour d’hypothétiques économies d’énergie ou moindres rejets de gaz à effet de serre. "Après tout, les valeurs pro-environnementales ne doivent pas empêcher les citoyens à aller de l’avant et à contribuer à la création de richesse de la société, non?..." Ainsi, les personnes prises dans ces conflits de valeurs vont préférer se rallier aux valeurs capitalistes dominantes qui les incitent à amortir leur véhicule…

5/ Défiance : Lorsque les individus ont un point de vue négatif sur les opinions des autres, ils ne suivent pas leur avis. Ces opinions négatives peuvent prendre diverses formes allant d’un manque général de confiance dans l’autre, à penser que ce que les autres offrent est inadéquat, jusqu’à dénier carrément la véracité des savoirs de l’autre ou à réagir contre ses conseils. La confiance est essentielle pour des relations saines. Lorsqu’elle est absente, comme c’est parfois le cas entre les citoyens et les scientifiques qui les alertent ou les représentants qui les gouvernent, il s’ensuit une résistance sous une forme ou une autre.

La confiance s’érode facilement, et lorsqu’un seul scientifique exagère les résultats futurs du changement climatique, une méfiance généralisée contre la science apparaît. Pour que le changement de comportement soit efficace, valable et équitable, il faut que la confiance s’instaure ; on doit être sûr qu’autrui ne va pas en profiter, qu’il a le sens du collectif et qu’il est honnête.

­6/ Risques perçus : nombre de personnes hésitent à s’engager dans une démarche éco-responsable parce qu’ils craignent que des risques viennent menacer leur choix.

Risque fonctionnel et financier : est-ce que cela va-t-il bien marcher ? En combien de temps cela sera-t-il amorti ? La perspective d’achat de panneaux solaires ou d’un véhicule électrique, parce qu’il n’est pas fréquent, pousse à de telles interrogations et peuvent brider l’acte d’achat.

Risque psychologique et social : qu’est-ce qu’en vont penser mes voisins de mes choix, ma réputation et donc mon estime de soi ne vont-elles pas en pâtir ?

Risque temporel : le temps consacré à la planification et à l’adoption de la nouvelle ligne de conduite va-t-il produire pas les résultats escomptés ? Il faut un temps important pour se décider à l’achat d’une voiture électrique, pour devenir végétariens, pour organiser ses déplacements à vélo ou tout autre choix d’atténuation significatif. Si le choix n’aboutit pas aux avantages escomptés, le temps consacré à la recherche et à l’achat d’articles impliqués dans le choix du comportement lié au changement climatique sera perçu comme ayant été gaspillé, en vain…

7/ Eco-comportement adopté mais bridé : De plus en plus de citoyens s’engagent dans des écogestes du quotidien. La plupart des recherches montrent néanmoins qu’ils conviennent qu’il pourrait faire plus. Ils adoptent les plus faciles (éteindre les veilleuses, tri des déchets…) qui ont peu ou pas d’impact, sans oser franchir le cap de plus difficiles mais nettement plus efficaces (arrêter de prendre l’avion, proscrire à jamais la viande de bœuf, isoler leur logement…). Leur facilité d’adoption conduit à ce que ces actions soient choisies par rapport à des actions plus efficaces mais plus coûteuses. Cette tendance a été appelée l’hypothèse de faible coût.

Un autre problème est l’effet de rebond. Après quelques efforts d’atténuation, les gains réalisés sont diminués ou effacés par des actions ultérieures. Par exemple, les personnes qui achètent des véhicules économes en carburant peuvent conduire plus qu’elles ne le faisaient lorsqu’elles possédaient des véhicules moins efficaces parce qu’elles pensent à tort moins rejeter de gaz à effet de serre…

Pour conclure…

Au-delà des obstacles structurels contingents aux situations des uns et des autres, de nombreuses barrières psychologiques subsistent pour la majorité des personnes. Beaucoup agissent déjà en réponse aux défis du changement climatique, mais beaucoup d’autres sont entravés par l’un ou l’autre des sept dragons de l’inaction. Certaines des barrières structurelles peuvent être éliminées par le haut (logique « top – down ») : c’est le rôle de l’action politique et réglementaire, quand elle n’est pas biaisée par les lobbys. Mais cette action ne sera pas suffisante sans que les citoyens et entreprises s’impliquent  en agissent par le bas (logique « bottom – up »), en adoptant des éco-comportements efficaces et durables.

Les psychologues et autres spécialistes des sciences sociales ont un rôle important à jouer pour aider à terrasser les 7 dragons de l'inaction:  surmonter les nombreux obstacles psychologiques et permettre aux personnes morales et physiques de s’investir pour l’environnement, et non pas contre, malgré eux. La science est en marche pour aider à comprendre ces phénomènes, il ne reste plus qu’à les mettre en pratique pour les déployer dans la société civile en toute clairvoyance, et dépasser l’éco-myopie naturelle des êtres humains. Plus facile à dire qu’à faire : c’est à chacun de s’y mettre à son niveau, tous les écogestes comptent, mieux vaut un peu que rien du tout, chacun doit faire sa part, comme le rapporte la fable du colibri

C’est pourquoi mars-lab a entamé un travail de recherche via l'Observatoire de la vie au travail (www.ovat.fr) pour construire et valider un questionnaire facilitant le diagnostic d’éco-myopie psychologique (voir le billet du mois) et socio-organisationnelle, pour que salariés et entreprises puissent faire l’état des lieux de la situation d’éco-engagement de leur organisation et corps social. Ce diagnostic et le plan d’actions qui en résulte représentent le meilleur moyen d’exercer leur responsabilité environnementale, avant qu’il ne soit trop tard…

Pierre-Eric SUTTER

 

Annexe - Tableau récapitulatif des sept dragons de l’inaction

1. Cognition limitée Ignorance : ne pas avoir connaissance des problèmes environnementaux ou ne pas savoir quoi faire quand ils surviennent Avoir un cerveau reptilien qui perçoit prioritairement les dangers immédiats Torpeur pour l’environnement du fait d’impacts distants (espace ou temps) Incertitude de l’action liée à de faibles probabilités d’occurrence d’événements Atténuation du jugement liée à la sous-évaluation des risques éloignés ou futurs Biais d’optimisme engendrant une sous-évaluation des soucis près de chez soi Croyance limitée en la capacité d'action individuelle efficace
2. Idéologie Valeurs du capitalisme en défaveur de l’exploitation des communs de la nature Pouvoirs attribués à une divinité surnaturelle (“Mère-Nature“) sauvant l’humanité Technosalvation : sauvetage de l’humanité par la technique Justification du système, ne pas “faire de vagues“ pour maintenir son statu quo
3. Comparaison à autrui Comparaison sociale générant une ligne de conduite subjective inappropriée Normes sociales et réseaux personnels bloquants Peur du passager clandestin : pourquoi changer si d’autres ne le font pas ?
4. Coûts irrécupérables

Difficulté de renoncer à des biens ayant nécessité un investissement financier

Inertie comportementale : résistance au changement des habitudes Conflit de valeurs entre les objectifs et aspirations classiques vs environnement

Manque d’attachement à un lieu : obstacle à des actions pro-environnementales

5. Défiance La méfiance augmente la résistance pour changer les comportements Il est plus aisé de changer d’avis sur l’adéquation d’un éco-programme plutôt que de changer son comportement en participant au programme Déni des effets de l’activité humaine sur l’environnement par peur de mortalité Réactance : tendance à préserver sa liberté d’action perçue comme menacée
6. Risques perçus Fonctionnel : crainte qu’une technologie verte ne fonctionne pas ou mal Physique : crainte qu’un choix pro-environnemental provoque un accident Financier : crainte du manque de retour sur investissement pro-vert Social : peur du jugement des autres Psychologique : perte en estime de soi Temporel : crainte de perdre son temps, de ne pas obtenir les résultats attendus
7. Changement de comportement limité Tokénisme : choix d’écogestes limités du fait du faible coût présumé Effet rebond : Après des efforts d’atténuation, les gains réalisés sont diminués ou effacés par des actions ultérieures

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