Blog mars-lab

BILLET DU MOIS

L’imposture du « tout IA » au travail

Il n’y a pas une journée sans qu’on ne tombe sur un article ou une news vantant les super-pouvoirs des IA, reléguant l’être humain à jouer les figurants dans les musées anthropologiques, comme une espèce en voie de disparition. Cette dernière serait apparemment en passe d’être dépassée par l’évolution de sa propre créature, le robot intelligent. Diantre ! Un test circule d’ailleurs en ce moment sur le net (will robots take my job ?) proposant de connaître le taux de probabilité qu’un robot puisse nous supplanter dans notre métier. Quand on sait que des robots dotés d’une IA performante établissent de meilleur diagnostic que les chirurgiens ou qu’ils siègent au board de sociétés d’investissements financiers, on se dit que tous les métiers ou presque sont menacés !...

IA sans conscience n'est que ruine du CPU...

Mais l’être humain n’a pas encore dit son dernier mot. Les IA seront-elles un jour capables de s’assoir pour regarder se coucher le soleil et trouver cela beau ? Pas plus que les lapins ou les dauphins. Les IA seront-elles capables de sortir d’un process pour faire preuve de créativité et faire face à des aléas non prévus dans leur programme ? Pas pour l’instant, les avions ont toujours besoin de pilotes, quand bien même le pilote automatique s’occupe désormais de la quasi-totalité d’une vol. Les IA seront-elles capables de ressentir des émotions – et non les singer pour accompagner nos seniors en maison de retraite ou pour nous abuser, comme les répliquants du film Blade Runner, envieux de nos prérogatives émotionnelles ? Seront-elles capables d’éprouver des angoisses existentielles, comme la peur de la mort (même un robot s’use à force de s’en servir, jusqu’à être mis au rebut) ou d’avoir le sentiment d’avoir raté ou réussi sa vie ? Rien n’est moins sûr, même s’ils sont désormais capables d’auto-apprentissage. Tant qu’ils n’auront pas conscience d’eux-mêmes, les robots aussi artificiellement intelligents qu’ils seront, n’auront pas ce supplément d’âme qui caractérise l’être humain.

Ni des dieux, ni des esclaves

Sont-ils pour autant des objets animés dont il faut se méfier parce qu’ils pourraient piquer nos jobs ? Non. Il ne faudrait pas opposer l’IA et l’humain, car en vérité IA et humains sont complémentaires. Comme le précise Serge Tisseron, les IA ne sont ni des dieux, ni des esclaves. Nos engouements et nos réticences pour les IA ne parlent que de nous, de nos peurs, de nos illusions démesurées ; qu’on en juge par les tenants du transhumanisme qui veulent repousser les limites de la mort et l’angoisse qui va avec. La nouveauté qu’apportent les robots intelligents ne tient pas dans le fait que l’IA va ringardiser l’humain mais plutôt dans celui que nous allons devoir apprendre à coopérer de plus en plus avec ces machines habiles et dotées de fabuleuses capacités de calcul. Jusqu’à preuve du contraire, ce ne sont pas des IA qui ont décidé de remplacer les salariés humains par des robots au sein d’Amazon, mais bien Jeff Bezos son dirigeant, qu’il est hélas bien difficile de qualifier d’humain tant ses décisions semblent inhumaines : à quand son remplacement par un robot ? Ah mais oui c’est vrai : les robots ne se soucient pas encore de gagner toujours plus d’argent ni d’accroître leur pouvoir, ni encore moins de trouver un sens à l’existence grâce à leur travail...

L'amour du travail bien fait

Mais il y a mieux encore que l’humain sait faire et qu’une IA ne pourra sans doute jamais faire spontanément, sauf si on le programme pour : ressentir la belle ouvrage, l’amour du travail bien fait. Comme l’indique Yves-Armel Martin, Directeur du Living lab Erasme à Lyon, le numérique a paradoxalement remis le travail au centre des fabs labs – au sens propre comme au figuré –  comme si, plus on parlait du vol du job des humains par les robots, plus le travail reprenait soudain sa valeur d’antan. La culture maker et les fab labs manifestent une esthétique renouvelée du travail.  Comment ? Ces espaces collaboratifs sont des lieux d’intelligence collective et de fabrication accélérée qui rendent visible la créativité qui prend forme à partir du travail humain, avec le numérique et même des IA. L'ingéniosité humaine peut se voir et même se toucher, redonnant ses lettres de noblesses aux tâches manuelles. Écoutons Yves-Armel témoigner.

L'esthétique du travail le rend visible

« Cette esthétique du travail me frappe, notamment dans les démarches de remix de musées que nous réalisons depuis 7 à 8 ans via notre concept de Museomix ; grâce au numérique, on installe un fab lab au musée qui permet de montrer l’exposition en train de se monter et comment elle a été conçue. Habituellement, ce travail de conception est caché dans des bureaux ; là on le présente au public non digérée, mais en ‘work in progress’: l’exposition est littéralement en train de se réaliser avec la participation des visiteurs. C’est une performance qui manifeste cette esthétique du travail consistant à perfuser des idées jusqu’à une forme tangible, expérimentable par le plus grand nombre. Le cœur de cette esthétique rend visible toutes les dimensions de l’homme, non seulement sa collaboration ou sa création mais aussi son lien social et affectif sans oublier le sens qu’il projette dans sa participation à cette œuvre collective. »

Quand le numérique remet le travail au centre dans les fab labs... et dans les entreprises ?

Ce témoignage montre que le numérique favorise une expérience et une esthétique du travail à contre-courant de ce qui se fait dans la plupart des entreprises où le travail est découpé rationnellement, où n’est valorisé que le travail de l’intellect des concepteurs. « Le plus souvent, les opérateurs de base ne sont plus capables de raconter leur travail, continue Yves-Armel, ce qui est une souffrance car cela ne rend pas compte de l’intégralité de leur être. Grâce au numérique, qui intègre la mise en commun et l’intelligence collaborative, on rend bien mieux compte de l’intégralité de l’homme qui s’engage dans son travail, c’est très satisfaisant de faire toucher son travail à autrui, révélé de façon tangible ». Et Yves-Armel de s’amuser : « le fait que des cadres dirigeants d’entreprises du CAC 40 visitent les fab labs pour s’extasier d’y voir le travail en action – alors qu’ils rêvent de faire disparaitre leurs propres chaines de production – est certes lié au marketing techno mais c’est également dû au fait qu’ils viennent y éprouver eux aussi une expérience esthétique du travail manifesté qu’ils n’ont plus l’habitude de voir ».

L'esthétique du travail, capital marketing de l'entreprise

La chaine de montage traditionnelle est le résultat d’un process historique et organisationnel qui a sa valeur avec son objectif propre ; la finalité de l’entreprise n’est pas purement esthétique, c’est indéniable. Elle a bien d’autres objectifs, plus prosaïques ; « ce serait une erreur de pousser sa finalité seulement dans cette voie-là », ajoute Yves-Armel. Néanmoins sans cette dimension esthétique on ampute les travailleurs de ce qui fait une partie du sens de leur travail - comme j’ai d'ailleurs tenté de le montrer dans l’ouvrage « Réinventer le sens de son travail » (O. Jacob, 2013). Qui plus est, on prive les clients d’une partie de la création de valeur immatérielle de l’entreprise. Cela enlève une part de la beauté dont est capable l’entreprise, ce qui obère une partie de son capital marketing.

L'esthétique du travail source de bien-être des travailleurs

L’esthétique du travail qui révèle des valeurs (beauté, ordre, utilité…) est donc une source de bien-être, voire de bonheur, car elle révèle l’harmonie présente entre celui qui crée cette beauté et celui qui la ressent. Elle touche les gens profondément dans leur vérité, qu’ils soient travailleurs, clients ou managers. « On tend vers une forme d’élégance du travail qui est une forme de beauté assumée qui contribue au bien-être des travailleurs » précise Yves-Armel. « L’élégance ce n’est pas ringard, cela montre une forme d’insoumission et une recherche volontaire et assumée de cette esthétique. C’est la notion de « belle ouvrage » ou de grand style dont parle les philosophes. C’est le contraire de la vulgarité barbare ».

Réenchanter le travail par la reconscientisation du travailleur

Le dirigeant éclairé doit,créer, selon Yves-Armel, les possibilités d’émergence du travail manifesté car il contribue au bien-être de ses salariés et donc à leur performance. La routine érode notre attention, nous avons besoin de décentrement pour sortir des postures habituelles, les questionner. Cela passe par des césures dans le temps, des événements, du jeu. Le numérique a la vertu de la nouveauté ce qui favorise les remises en cause, et ce dans tous métiers. Il permet la décentration et de redécouvrir son travail, ses postures, ses façons de faire… Le numérique apporte une couleur nouvelle dont on a besoin pour se questionner et réenchanter le travail. Et Yves-Armel de conclure : « grâce à la reconscientisation de son travail, on peut sortir de la force des habitudes dont le prix à payer et de ne plus habiter le présent. La pleine conscience de son travail permet d’habiter chacun de ses gestes.  Le bien-être est atteint quand cette routine devient un rituel profond de conscience de soi ».

Pierre-Eric SUTTER

DOSSIER DU MOIS

Numérique et QVT : état des lieux (OVAT 2017)

Comme affirmé dans le billet du mois, le télétravail c'est bon pour la santé, certes, mais quand ça marche, et sous certaines conditions. Il doit être choisi et réversible, ne pas s'immiscer excessivement dans la vie familiale, ni isoler les travailleurs de leurs collègues et managers. Bref, il doit se préparer et s'accompagner. Comme l’indique Cécile de Guillebon, directrice des services généraux chez Renault (Le Monde 01/04/2017), “il y a des personnes qui “fantasment” le télétravail, il faut des gens très structurés, capables de se mettre au travail quand ils sont seuls chez eux, et il faut un environnement adéquat“.

Télétravailler oui, mais sans se précipiter !

Quand bien même la plupart des exemples de télétravail qui ont été médiatisés sont positifs, il peut y avoir de la “casse“. “Le télétravail, ce n’est pas pour tout le monde, précise Cécilia Durieu du cabinet spécialisé Greenworking au Monde. Il nécessite une bonne capacité d’autorégulation puisqu’il n’y a ni surveillance visuelle du manageur ni émulation avec les collègues“.

C’est pourquoi, la plupart des entreprises qui ont signé un accord de télétravail sensibilisent leurs salariés - qui s’emballeraient un peu vite pour cette formule d’organisation du travail - sur autant de précautions qui sont nombre de facteurs de réussite. Le logement doit pouvoir accueillir le télétravailleur sans bousculer la vie familiale ni gêner la vie professionnelle : bureau à part, débit internet suffisant, ergonomie aux normes pour le mobilier de bureau. Le salarié doit être suffisamment autonome pour s’organiser et en capacité de supporter l’isolement.

Le télétravail, bénéfique ou maléfique ?..

L'exemple du télétravail illustre à quel point le numérique engendre nombre de disruptions dans notre quotidien en reconfigurant les habitudes et façons de faire, particulièrement en bouleversant la chaîne de création de valeur des employeurs et la qualité de vie au travail des employés, pour le meilleur comme pour le pire.

Car ne nous cachons pas derrière notre petit doigt : le télétravail ou le numérique sont comme toute chose, il peuvent être bénéfique comme maléfique, tout dépend de la manière dont on les perçoit et dont on s'en sert. De plus, le bouleversement culturel qu’ils provoquent parfois, comme montré par l’exemple qui suit, laisse supposer qu’il vaut mieux y aller progressivement ; le télétravail ne se décrète pas, il ne fonctionne pas pour tout le monde de la même manière et du premier coup. Écoutons Pierre-E. témoigner.

Le numérique bouleverse les métiers et les façons de faire

"En 1996, le numérique n'en était qu'à ses balbutiements mais j'ai tout de suite pressenti l'énorme avantage qu'il représentait dans mon métier de recruteur. Dématérialisation des CV, rapidité des échanges, rapprochement des personnes.

Mais aussi, j'en ai expérimenté les inconvénients : accroissement exponentiel des données, goulot d'étranglement des flux, difficultés pour se déconnecter. Ces difficultés m'ont poussé à créer en 1999 ma première entreprise, une start-up dans le domaine du e-recrutement, justement pour m'appuyer sur les potentialités du numérique afin de remédier à ses inconvénients.

Peser la part de l'économique et du social

Quittant le salariat, je me suis retrouvé à travailler seul de chez moi, mon associé étant basé à Montréal. A cette époque, le télétravail n'était pas aussi valorisé et donc valorisant. J'avais honte d'en parler à mes clients, essayant de leur cacher, tant bien que mal. Pourtant j'en percevais bien les bénéfices économiques : pas de loyer commercial à payer, pas de déplacement pour aller travailler, possibilité de travailler en horaire décalé.

Mais l'isolement et la solitude ont été les plus forts, malgré les échanges quasi quotidiens avec mon associé : le lien social avec mes anciens collègues me manquait terriblement, j'en ai fait une telle dépression qu'au bout de 3 ans je suis retourné chez mon ex-employeur. Lorsque que j’ai recréé ma deuxième entreprise en 2007, j’ai veillé à ce que mes salariés et moi-même puissent bénéficier d’un mix “bureau/home-office“ qui permette à chacun de trouver son rythme".

L'ambivalence du numérique

Ces exemples montrent toute l'ambivalence du numérique. Même s'il bouleverse le monde du travail jusqu'à supprimer des pans entiers d'activité, il génère de nouveaux gisement d'emplois ; même s'il peut favoriser une meilleure qualité de vie au travail, il aliène ceux qui ne parviennent plus à se déconnecter. D'accord, le numérique n'est ni tout bon, ni tout mauvais. Mais où se positionne le curseur entre ces deux extrêmes ? Quelle "photo" peut-on en faire en France, une vingtaine d'années après son apparition ?

C'est justement la question à laquelle l'édition 2017 de l'Observatoire de la vie au travail cherche à répondre. Plus précisément, cette étude nationale du vécu au travail cherchera à comprendre les axes suivants. En quoi le numérique influe-t-il positivement et négativement sur la qualité de vie au travail dès travailleurs français ? Quels facteurs de risque et quels facteurs de protection ? Quel bilan au global ?

Quels facteurs de risque/de protection ?

Le lecteur l'aura compris : il ne s'agit pas de savoir si le numérique est une technologie négative ou positive mais de connaître en quoi certains de ses aspects et usages sont des facteurs de protection d'une part, de risque d'autre part. Dans la droite ligne de ce qui est montré dans l'ouvrage "Promouvoir la santé mentale positive au travail", le numérique peut contribuer à améliorer la QVT (comme l'illustrent les aspects positifs du télétravail) et donc accroître le capital bien-être des salariés.

Mais d'autres aspects comme la difficulté à se déconnecter, la diversification des tâches ou la disparition de certaines activités peuvent venir accroître leur mal-être. Ce qui représente un progrès pour l'un peut être une régression voire une menace pour l'autre. Il convient donc de dépasser les points de vue et vécus locaux pour prendre de la hauteur et porter au niveau global le regard sur le phénomène sans nier les différences locales.

Objectiver l'impact du numérique sur la qualité de vie au travail

Ces différences de vécus et ces tendances globales, aussi variés soient-elles, doivent être observées avec précaution si l'on veut en rendre compte avec objectivité. L'Observatoire de la vie au travail, conçus par des chercheurs et des praticiens en sciences humaines, étudient depuis 2009 le vécu au travail des français avec des indicateurs construits et validés scientifiquement qui pour certains d'entre eux ont fait l'objet d'articles dans des revues à comité de lecture scientifique.

Ainsi, l'édition de 2017 se focalisera sur trois grandes dimensions : les stresseurs organisationnels et sociaux (i.e. les sources de stress issues de l'environnement professionnel), le bien-être au travail et un questionnaire ad hoc sur l'impact du numérique au travail. La mise en relation des résultats de ces trois dimensions et divers tests statistiques permettront de connaître les éventuels liens de causalité entre numérique et bien-être ou stress. Conduite de la mi-avril à fin juin, l'enquête produira un échantillon mixte de questionnaires en face à face et via internet, sur tout le territoire national. Les résultats seront livrés à la mi-septembre.

Vous souhaitez témoigner sur l'impact du numérique dans votre vécu professionnel ? Passez l'enquête de l'Observatoire de la vie au travail, édition 2017, en cliquant ici !

Pierre-Eric SUTTER

 

LES EVENEMENTS

Evènements     Interview radio id FM 98.0 de PE SUTTER sur la santé mentale au travail

Evènements     Participez à l’enquête « QVT et numérique » (OVAT 2017) !

Evènements     Conférence « Promouvoir la santé mentale positive au travail grâce à St-Exupéry »

Evènements     Formation « Prévenir le burn-out au travail »

Evènements     Inscription débat du 10/05/2016 à 17h30 – Regards croisés sur la prévention du burn-out : aspects juridiques et psychiques (entrée libre)

Evènements     Inscription conférence « Travailler sans s’épuiser » du 22/06/2016 à 19h00 (entrée libre)

Evènements     Conférences

Evènements     Les débats de la performance sociale

Evènements     Pré-inscription à un évènement

PUBLICATIONS

Article gris Articles gris     « L’opinion d’entreprise » ou la Fabrique du consensus mou. Stéphanie BAGGIO – Pierre-Eric SUTTER – 12/12/2012

Article gris     La performance, autrement : créer de la valeur (économique) par les valeurs (sociales) – Par Pierre-Eric Sutter

Article scientifique     Mesurer le risque social en entreprise. Le modèle de la réluctance socio-organisationnelle

Article scientifique     L’emploi atypique n’est pas forcément synonyme de mal-être accru au travail. L’exemple du type de contrat de travail en France – Par S. Baggio et P-E. Sutter

Livre blanc     Livre blanc sur la performance sociale au travail